Pierre Delion: La fonction phorique

La fonction phorique

Variations sur les fonctions phorique, sémaphorique, métaphorique et sur la psychothérapie en institution

Les systèmes de soins qui ont été mis au point pour accueillir les bébés, les enfants et les adolescents qui ont manqué de fonction phorique dans leurs interactions précoces, souvent malgré eux, tout enfermés qu’ils sont souvent dans l’auto-agrippement à leurs colères vaines, à leurs récriminations infécondes, ou à leurs impasses intersubjectives, doivent être pensés à l’aune de ce manque fondamental chez eux. C’est dans cette perspective que j’ai depuis longtemps soutenu l’idée que la continuité des soins, traduction en termes de possibilisation (Henri Maldiney[1]) de la relation transférentielle, devait bénéficier d’une réflexion métapsychologique sur les différentes formes de transfert en fonction des psychopathologies de chacun des sujets souffrants. Et partant, des différentes formes d’institutions, entendez « constellations transférentielles [2]», en capacités pour les recevoir et les transformer. Les soignants des équipes de pédopsychiatrie qui accueillent des bébés et des adolescents ne peuvent faire l’économie d’une telle réflexion, sous peine de devoir imposer aux patients qu’ils prétendent soigner une fonction phorique inefficace. Ce ne serait pas à l’équipe soignante de s’adapter aux souffrances psychiques de chaque patient, mais au patient de se mouler dans le protocole défini « en général » pour la souffrance standard qu’il présente. Aussi, pour porter l’enfant sur nos épaules psychiques tout le temps nécessaire mais « juste ce qui suffit » comme le propose Hélène Chaigneau[3], est-il intéressant de compléter cette première fonction phorique d’une deuxième et d’une troisième qui la dialectise. La fonction phorique est un concept tiré par HF. Robelet[4] du « Roi des Aulnes » de M. Tournier[5] qui concerne tout ce qui de l’homme, le met ou le laisse dans un état de dépendance tel qu’il a un besoin incontournable de l’autre pour être porté par lui, soit physiquement, c’est le cas du bébé qui ne peut encore marcher tout seul, soit psychiquement, et c’est le cas de beaucoup de personnes psychotiques qui ont longtemps, voire toujours, besoin de portage pour pouvoir suivre leur destin pulsionnel. Ce concept rejoint bien sûr celui de Winnicott de « holding », que j’ai proposé de traduire[6] par « fonction phorique ». « Les soins maternels, dans leurs menus détails, juste avant et immédiatement après la naissance, constituent un environnement qui contient (holding environment). Cela comprend la préoccupation maternelle primaire qui permet à la mère de donner un soutient nécessaire au moi de son bébé. La tenue physique et psychique dont le bébé a besoin, continue d’être importante tout au long de son développement, et l’environnement contenant ne perd jamais de son importance pour personne [7]». Lorsque cette tenue « psychique et physique » vient à manquer, il revient alors aux institutions de proposer de tels praticables[8] (Oury) comme cadre phorique sur lesquels vont venir se jouer les autres fonctions sémaphoriques et métaphoriques.

Cette première fonction consiste à proposer un espace, physique et surtout psychique, dans lequel les signes de la souffrance psychique du patient qui n’ont pas de sens déchiffrable (on parle des insensés), vont pouvoir être accueillis et transformés par les soignants, où ce qui est non-lieu va pouvoir devenir événement. Une institution digne de ce nom propose des espaces d’accueil et d’observation de la souffrance psychique, comme autant de lieux entourés dans le temps et dans l’espace par un cordon sanitaire constitué des appareils psychiques des soignants, qui peuvent, dans les bons cas, former un « collectif[9] » selon le concept développé par Jean Oury. Alors « faire institution » devient-il possible… Ces limitations concrètes par le prétexte de l’activité thérapeutique, par la permanence de son horaire, de sa fréquence, ses faibles variations dans le processus du soin d’un enfant, sont comme autant d’occasions d’exercer un portage de la souffrance psychique de l’enfant, une fonction phorique. En rester là serait déjà utile, mais ne requiert que les compétences du monde de l’aide à autrui. Par contre, mettre son appareil psychique de soignant à la disposition de cette souffrance qui s’y exprime de différentes manières est une réponse subjectale au processus transférentiel qui cherche à s’y déployer. Cette fonction que je qualifie de sémaphorique[10] (je deviens porteur des signes de souffrance psychique du patient qui ne peut toujours l’exprimer par le langage articulé dans un parole), peut s’apparenter au contre-transfert et aux contre attitudes produites par les soignants en relation avec les phénomènes transférentiels dont ils sont sujets. Chacun des soignants peut travailler pour lui ces aspects de son aventure professionnelle sur le mode de la supervision individuelle ou groupale, et cette approche est non seulement nécessaire mais extrêmement formatrice. Dans d’autres cas, tels que ceux de pathologies graves de la personnalité, il peut être intéressant de recourir à des approches institutionnelles, telles que celles qui ont été décrites par Tosquelles avec sa « constellation transférentielle » ou par Racamier[11] avec son rappel de la recherche menée à Chesnut Lodge par Stanton et Schwarz. Cette troisième fonction que je nomme la fonction métaphorique est une façon institutionnelle de faciliter le travail de transformation des « éléments bétas bizarres » (Bion) qui envahissent souvent le champ transférentiel de personnalités pathologiques, notamment psychotiques et border line. Avec l’enfant, l’équipe soignante va organiser ses espaces d’accueil de telle sorte qu’il soit, dès la première rencontre, dans la capacité de travailler dans une clinique transférentielle. Les signes, les symptômes, les indices de souffrance psychique de cet enfant peuvent être apparentés à ces « éléments bêta bizarres », qui cherchent un conteneur pour y rencontrer une fonction contenante, la « fonction alpha maternelle », appareil à penser les « non-encore-pensées ». Les soignants se trouvent dans la position d’occuper cette place d’appareil collectif à penser les non-pensées des enfants autistes et psychotiques, et leur fonction consiste à accueillir l’enfant dans sa singularité de sujet, c’est l’accueil du transfert, et à l’accueillir aussi avec ses « signes objectifs » (de maladie), c’est l’accueil diagnostique. Un risque existe de répondre en « fonction oméga », c’est à dire de projeter en lui ses propres éléments bétas bizarres, ce qui reproduirait pour l’enfant, le type de relation qu’il a instauré précédemment dans sa famille. Pour G. Williams, la fonction oméga est une introjection pathologique : « Alors que l’introjection de la fonction alpha aide à établir des liens et à organiser une structure, l’introjection de la « fonction oméga » produit l’effet inverse, elle perturbe et fragmente le développement de la personnalité » [12]. Ce type d’introjection peut conduire l’enfant à se « défendre » en présentant des troubles graves tels que l’anorexie mentale ou le reflux gastro-oesophagien du nourrisson[13].

Ce faisant, une institution devient un espace d’accueil de la souffrance psychique qui tente de s’ajuster à chaque patient au niveau pertinent, et permet aussi bien au bébé avec ses parents, qu’à l’enfant ou l’adolescent, d’y rencontrer à nouveau les objets perdus-trouvés-créés à partir desquels il pourra reconstruire sa narration en première personne.

La fonction phorique est donc une sorte de philosophie du soin qui consiste à accueillir l’autre et à la porter tout le temps nécessaire, jusqu’à ce qu’il puisse se porter lui-même, physiquement et psychiquement. Ce qui implique une capacité à assumer la séparation de part et d’autre le moment venu, lorsqu’une séparation est envisageable. Cette présentation contient évidemment l’idée que certains patients prisonniers de processus psychopathologiques archaïques, peuvent avoir besoin de cette fonction toute leur vie durant. Dans de tels cas cliniques, il n’est pas trop d’une équipe soignante pour assumer une telle charge dans la durée. Ce qui amène évidemment à des réflexions nécessaires sur le plan institutionnel, car le type de transfert à l’œuvre dans de telles circonstances demande à être travaillé avec des instruments institutionnels spécifiques, mis au point par les acteurs du mouvement de la psychothérapie institutionnelle. Ce sont les concepts de constellations transférentielles, de réunion d’équipe, de libre circulation de la parole et des espaces, d’instauration de hiérarchies subjectales, et de rapports complémentaires. En effet, sous peine de reconstituer l’asile, il n’est pas pensable que l’équipe soignante ne se soucie que d’elle-même et n’envisage pas un rapport au monde basé sur une ouverture de principe, articulé sur une pratique de complémentarité avec tous les partenaires nécessaires à maintenir la vivance du patient dans un environnement ouvert et respectueux des singularités de chacun.

La fonction phorique engage donc une pensée du soin en articulation avec la cité (telle qu’elle a pu être mise en place dans le cadre de la psychiatrie de secteur « à la française »), de façon à éviter la reconstitution de scénarios d’emprises que de tels types de transfert peuvent rejouer à l’insu des personnes qui travaillent avec et autour du patient en question.

Lorsque la fonction phorique s’exerce de façon pertinente auprès d’un patient, alors ses capacités d’accéder à un travail psychothérapique se potentialisent, et facilitent ainsi les conditions de possibilité d’avancer sur la séparation-autonomisation, même si elle n’est la plupart du temps, que relative. Il en va de la fabrication d’une nouvelle métapsychologie du transfert autour des personnes présentant ces pathologies archaïques fortement teintées de dépendance.

 

[1] Maldiney, H., Penser l’homme et la folie, Milon, Grenoble, 2007.

[2] Delion,P., Accueillir et soigner la souffrance psychique de la personne, Dunod, 2ème édition, Paris, 2010, 138-139.

[3] Chaigneau, H., Ce qui suffit. Réflexions surgies de la fréquentation au long cours des schizophrènes, L’inform. Psych., 1983, 59, 3.

[4] Robelet, HF., Effets de lieu et psychose, Thèse de médecine, Angers, 1981.

[5] Tournier, M., Le roi des aulnes, Gallimard, Paris, 1970.

[6] Delion, P., Donald Winnicott, Michel Tournier, et la fonction phorique, in Winnicott et la création humaine, Braconnier, A., Golse, B., (sous la dir.), Carnet psy, Erès, Toulouse, 2012, 17-35.

[7] Abram, J., Le langage de Winnicott, trad. Athanassiou, C., Popesco, Paris, 2001, 355.

[8] Oury, J., Transfert et espaces du dire, L’inform. Psych., 1983, 59, 3.

[9] Oury, J., Le collectif, Séminaire de Sainte Anne, Scarabée (1986), Champ social (2006).

[10] Delion, P., L’enfant autiste, le bébé et la sémiotique, PUF, Le fil rouge, Paris, 2000.

[11] Racamier, PC., Le psychanalyste sans divan, Payot, Paris, 1970.

[12] Williams, G., Internal landscapes and foreign bodies, Tavistock, London, 1997, 123.

[13] Missonnier, S., Boige, N., Je régurgite, donc je suis ; vers une parroche psychosomatique du reflux gastro-oesophagien du nourrisson, Devenir, 11, 3, 1999, 51-84.

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