L’EBP Aujourd’hui. Principes et positions

EBP-BSP aujourd’hui. Principes et positions

Introduction

 Pendant les trois années qui viennent de s’écouler, plusieurs activités au sein de l’École ont porté le projet de reformuler nos repères fondamentaux en ce qui concerne la psychanalyse et sa transmission. Ce projet était soutenu par le désir de remettre en chantier et d’actualiser la représentation que nous avons de l’École, des positions qui sont les siennes, de son style propre de rapport à la psychanalyse. Parmi ces activités, un groupe de travail spécifique, appelé «EBP-BSP aujourd’hui. Principes et positions», s’est constitué fin 2010 pour débattre de toutes ces questions et pour passer à l’écriture de textes qui rendraient sensible pour tous, à l’intérieur de l’École mais aussi pour l’extérieur, l’approche spécifique et plurielle des questions essentielles de la psychanalyse propre à l’École aujourd’hui.

Le groupe a réuni 15 personnes parmi les membres et les candidats-membres. Après avoir commencé par la lecture et le débat autour de 3 textes déjà écrits par Lina Balestriere et Jean Florence sur la transmission de la psychanalyse[1], le groupe s’est posé la question du choix de la modalité d’écriture à plusieurs qu’il allait privilégier. Il a été décidé que la présidente écrive un texte à partir duquel le débat critique et la prise de position de chacun allait s’engager. Suite à ce débat il était attendu que d’autres textes viennent ponctuer une question, exprimer une accentuation particulière, donner voix à un désaccord. Une fois écrits, ces textes donnaient lieu à leur tour à un débat.

L’ensemble de ces textes est ici repris. Nous avons structuré cet ensemble en deux parties: une partie concernant la transmission de la psychanalyse, plus particulièrement la transmission telle qu’elle s’effectue par l’enseignement, et une partie mettant en œuvre une réflexion sur la psychanalyse aujourd’hui et sur les questions que cette réflexion dégage en rapport avec le gradus, le jury et la pratique de supervision.

Chaque partie est ouverte par le texte de la présidente qui a été mis en débat. Ce texte (ou ces textes en ce qui concerne la transmission) est à chaque fois suivi par d’autres textes qui rendent compte du débat engagé à propos du texte présenté par la présidente et qui ont été à leur tour occasion de débat.

 

I. LA TRANSMISSION

La transmission de la psychanalyse suit des voies multiples. Nous pouvons cependant différencier deux registres majeurs. Le premier concerne la transmission telle qu’elle s’effectue grâce à l’analyse personnelle de l’analyste, le second concerne la transmission du savoir psychanalytique, celui que l’analyste s’approprie en le faisant sien. Ce sont les deux versants de la transmission: le transfert et l’héritage de pensée acquis, conquis et devenu sien. Ainsi la transmission de la psychanalyse s’enracine dans le transfert, dans l’expérience de transfert de sa propre analyse ainsi que dans le transfert de travail qui se noue entre analystes. Mais elle s’enracine aussi dans l’ «institution», dans le savoir consigné par des générations d’analystes et par celui qui est actif dans le champ où prend place l’association à laquelle on appartient. Double savoir qui est transmis selon un choix qui n’est pas que conscient, mais relevant de «préférences profondément enracinées»[2], largement inconscientes.

Tout ceci implique que, si l’on peut énoncer un parcours de formation, redevable des seuils et de la «scénographie active de franchissements»[3] qu’une association psychanalytique se donne, il est impossible d’établir un programme de transmission. La transmission est toujours l’effet après-coup d’une analyse, d’une rencontre avec un auteur, un texte, un(e) collègue, un(e) analysant(e).

Et ces effets d’après-coup sont constamment à mettre sur le métier. L’enracinement transférentiel de la transmission fait que les processus d’identification et de désidentification, d’idéalisation et de désidéalisation sont des ferments toujours actifs, pour le meilleur et pour le pire. Il est inutile de souligner que ces processus sont largement inconscients et à entendre dans leur complexité. L’identification est convoquée jusque dans ses strates les plus immédiates (l’identification mimétique inconsciente). Et il n’est pas rare qu’un analyste soit amené, à la faveur du travail auto-analytique permanent auquel il s’attèle, à prendre conscience qu’il vient d’adopter à telle séance un trait appartenant à son analyste.[4]

Prendre en compte la question de la transmission implique donc que l’association (l’institution?) soit soucieuse de la possibilité de ré-élaborer constamment les enjeux identificatoires et idéalisants qui marquent le rapport à la psychanalyse de tout analyste. Ce qui précède indique que ces enjeux correspondent aux deux versants de la transmission, ils sont donc particulièrement vifs en ce qui concerne l’identification (et contre-identification) à l’analyste et l’identification à un maître (et à un discours théorique). L’association se doit de ne pas l’oublier lorsqu’elle propose des espaces et des dispositifs, des lieux où les analystes engagent leur parole et leurs repères identificatoires analytiques. Parallèlement, inscrire son travail dans une association psychanalytique implique d’accepter que le devenir analyste n’est jamais achevé, la transmission toujours ouverte et les remaniements identificatoires et idéalisants toujours en chantier. L’institution a pour fonction d’inviter au détachement (de notre ou nos analyste(s), superviseurs, auteurs de référence), ce détachement qui permet de s’appuyer sur ce qu’ils nous ont transmis de manière personnelle et créative.

La transmission convoque la question de la génération, de la filiation, voire de l’affiliation. Nous connaissons les résonnances fantasmatiques des questions d’engendrement, de parenté et d’adoption. Ces résonnances sont présentes et vivaces. Malgré l’analyse à laquelle elles ont été soumises, ces résonnances resurgissent au sein de l’association. Si elles mettent en mouvement le désir, elles risquent d’engendrer tensions, violence et rupture. L’association a à soutenir que la reconnaissance réciproque est une épreuve et une exigence à laquelle l’analyste ne peut pas se soustraire. Elle a à soutenir le pari qu’un espace social est possible qui soit un lieu d’échanges, d’écoute de ce que l’on n’arrive pas à réduire et de mise au travail pour chacun.

Penchons-nous maintenant plus particulièrement sur la question de l’enseignement.

 

Enseignement, rapport au texte, usage vivifiant du sadisme et fantasme d’élection

 

Quel est le «savoir» qui est requis d’un psychanalyste? Question redoutable, à même de soulever toutes les passions. Car pour cette question, comme pour tant d’autres, la réponse n’est non seulement ni univoque ni simple mais de plus elle fait appel à des registres, des modalités et des expériences très différentes. La tentation est grande de faire appel à un oxymore, parler, par exemple, d’un savoir insu ou d’une savante capacité d’ignorance. A minima, nous sommes confrontés à une tension conflictuelle permanente entre deux polarités: le «savoir» sédimenté par la cure personnelle du psychanalyste et par les cures qu’il mène et celui consigné par Freud et des générations d’analystes tel qu’il est actif dans le champ où prend place l’association à laquelle on appartient. C’est bien inconfortable, cette tension conflictuelle, mais elle est précieuse. Et à plus d’un titre: elle sauvegarde la place du savoir déposé et celle du savoir singulier, en dessinant un espace de confrontation, mais aussi un espace d’identifications et désidentifications multiples, qui offre une potentialité de mise en question à la fois de la toute puissance inflative du singulier comme de la puissance dogmatique du savoir du Maître. En tant qu’institution psychanalytique, cette tension invite à soutenir l’investissement de l’enseignement dans la transmission de la psychanalyse, tout en prenant soin du transfert dans le processus de formation. Elle invite à promouvoir la particularité du parcours de formation de chacun tout autant que l’exigence d’appropriation du savoir constitué.

Cette tension peut se dire aussi comme opposition entre la parole et l’écrit, entre la parole, toujours plus ou moins obscure, polysémique, surdéterminée, énigmatique, traumatique ou salvatrice et le signe écrit, clair, précis, littéral. La parole dite, écoutée et entendue, celle de notre cure personnelle, celle des cures que nous menons, celle échangée avec les collègues, est irrémédiablement différente de la parole écrite et lue. On devient toujours un peu ce qu’on entend alors qu’on n’est pas ce qu’on lit. Cela indique que le conflit entre l’oral et l’écrit, l’entendre et le voir a des retombées majeures au niveau des processus d’identification et de désidentification, pour l’analyste, pour les analystes entre eux et pour l’institution psychanalytique à laquelle ils appartiennent. C’était sans doute là la puissance et la fécondité de l’enseignement de Lacan, enseignement oral qui faisait et défaisait les «Ecrits», les gardait en mouvement en liant parole et écrit, en vivifiant transférentiellement par la parole surdéterminée et énigmatique l’immobilité du texte écrit.

Mais le texte écrit est-il aussi immobile? N’y a-t-il pas un rapport érotique au texte, un corps à corps avec le texte qui vivifie la pensée en ressourçant et en relançant le questionnement singulier?

Je suis profondément convaincue que le rapport vivant au texte se reconnaît au plaisir de recherche qui le soutient. Lire est une expérience pulsionnelle de plaisir de pensée, de connexion avec cette pulsion épistémophilique dont Freud a parlé, faite de curiosité et de plaisir d’attaque au corps textuel. L’attaque au corps du texte me paraît centrale pour une lecture qui soit à la fois proche du texte et porteuse de notre propre recherche. J’emploie le terme fort d’attaque pour rendre sensible ce qui du sadisme et du plaisir sadique s’y trouve engagé: ce sont en effet les motions sadiques et le plaisir qu’elles engendrent qui portent l’attaque au texte. Et il est nécessaire que ce soit ainsi. Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder: cette phrase de Goethe que Freud aimait citer dit à la fois la transmission et le nécessaire travail d’appropriation de ce qui est transmis. Or, la véritable acquisition n’est jamais passive et le terme d’actif ne convient pas davantage à la qualifier. Il s’agit bien plus de mettre en œuvre et de soutenir les motions de lacération du texte, de sorte à le démembrer, à le mettre en pièces, pour ensuite – et seulement ensuite – procéder à la ré-articulation, au ré-assemblage des morceaux. L’attaque au corps du texte est ce qui permet de rentrer en contact intime avec le texte, le texte dans sa chair. Ce n’est qu’alors que le texte peut être revivifié, recevoir une nouvelle vie. Et cette nouvelle vie est celle qui est porteuse de notre style propre, de notre inflexion particulière ouvrant à d’autres questions et à d’autres articulations.

L’attaque sadique au texte a aussi d’autres vertus. Elle permet de dégrossir l’idéalisation qui ne manque pas de nous accompagner dans le rapport à l’Auteur. C’est pourquoi lire est un véritable travail, d’attaque, de deuil, de perlaboration de la curiosité sexuelle et de remise en jeu des identifications. Loin de comporter uniquement le déploiement de processus intellectuels, le rapport au texte convoque la pulsionnalité du lecteur et le travail que cette pulsionnalité peut engendrer: de l’attaque et de la mise à mort du texte à sa réanimation et à sa renaissance; de l’idéalisation de l’Auteur à la désidéalisation et de celle-ci à une nouvelle mise en forme de la démarche idéalisante; de l’identification à la désidentification ouvrant à une identification plus profonde.

Je pense que c’est ici, sur le terrain de l’enseignement, que la psychanalyse rencontre sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. Les processus d’attaque, de désidéalisation et de désidentification rencontrent en effet un adversaire de taille : la question de l’élection. Tout analyste non seulement choisit, élit, la psychanalyse comme théorie et comme traitement, de préférence à tous les autres, mais de plus il se sent élu par elle. Car les avatars transférentiels de la cure personnelle de l’analyste ont relancé cette question par la mobilisation des processus d’identification dans le transfert. Le propre du processus psychanalytique est d’analyser le transfert, d’entendre les mouvements d’identification et de favoriser les mouvements de désidentification. Mais il est rare, voir impossible, que la démarche analysante ne laisse pas de reste.

Et cela jusqu’au pire. Le pire de la répétition inlassable de ce qui est énoncé par le maître, que celui-ci s’appelle Freud, Lacan ou Mélanie Klein. Le pire de l’identification exclusive à son propre analyste et, à travers celui-ci, à la figure emblématique de tel courant psychanalytique. Le pire de la désidentification impossible, du deuil impossible de la vérité découverte par le maître, de laquelle, en tant qu’élu, on croit participer.

C’est pourquoi il est indispensable pour la psychanalyse de procéder à une analyse serrée de l’élection. Freud lui-même s’y était attelé, sur le terrain religieux à propos de la notion de «peuple élu» et sur le terrain politique à propos du discours du Président Wilson dans la brève analyse qu’il en fournit en 1930[5]. La déconstruction freudienne de l’élection montre que celle-ci confère une confiance particulière dans la vie et une sorte d’optimisme, comme si l’on possédait secrètement un bien précieux. Mais elle montre également que l’élection comporte le risque d’engendrer aliénation, violence et mépris. L’analyse freudienne fait entendre combien l’élection est toujours religieuse, même lorsqu’elle se joue sur le terrain politique. Elle est toujours religieuse car, comme la religion, elle s’enracine dans la toute puissance de la pensée et du désir et corrélativement dans «le déni de la réalité effective»[6]. L’idée d’élection, née du fantasme œdipien, côtoie le délire lorsqu’elle est érigée en système.

Or, le trait génial de l’analyse freudienne est celui de rapporter l’élection au nom, à la densité d’un nom lorsqu’il se prétend unique: Dieu, Moïse, le juif, l’Amérique… C’est pourquoi il faut décondenser le nom pour sortir de la dimension à la fois aliénante et destructrice que la notion d’élection charrie.

Qu’en est-il pour nous, psychanalystes d’aujourd’hui, du nom de Freud ou de Lacan, de Mélanie Klein ou de Bion? Qu’en est-il, pour notre association, du rapport au nom? La question ne peut pas être tranchée une fois pour toutes. Elle charrie la mise en chantier permanente de nos idéalisations, de nos élections, de notre rapport à la théorie, à nos maîtres, au champ théorique auquel nous appartenons. Dans cette démarche jamais achevée, la méthode analytique est notre alliée pour nous permettre de formuler et de re-formuler les tensions de ce champ de forces que nous appelons psychanalyse, sans tabous et sans interdits de pensée.

Lina Balestriere

 

TEXTES ISSUS DU DEBAT ET SOUMIS A L’ ECHANGE

 

La transmission à l’EBP/BSP

Petit appoint à un dispositif d’école

Luc Dethier

Le vrai est un délire bachique dont il n’est aucun membre qui ne soit ivre (Hegel)

Penser c’est renoncer au savoir (Schelling)

Je partirai d’une certaine façon de traiter la question de la transmission (terme que je ne tiens pas, quant à moi, à distinguer particulièrement de l’enseignement de et par la psychanalyse) sous forme de passe: que se passe-t-il aujourd’hui à l’Ecole Belge de Psychanalyse? A entendre comme: qu’est-ce qui passe (comme un courant), qu’est-ce que nous nous passons (entre nous), et peut-être même de quoi pouvons-nous, ou devons-nous, ou non, nous passer de «La Psychanalyse» pour rester et peut-être surtout encore devenir psychanalystes (sur l’air de l’aphorisme bien connu de Lacan «Le Nom-du-Père on peut s’en passer à condition de pouvoir s’en servir»)?

Je voudrais en somme mettre en lien et en résonance à la fois:

* l’expérience de la cure (je rappelle que le mot « expérience » a la même racine que « péril » et évoque le franchissement d’une limite),

* le style de théorisation qui peut s’y agencer,

* et le type d’alliance, de groupement ou d’organisation que cela sécrète: quel est le singulier pluriel – mot que je préfère à celui de communauté, j’y reviendrai – d’une institution psychanalytique appelée Ecole Belge de Psychanalyse?

Il s’agit de penser ainsi la transmission comme le fil conducteur de ce qui (se) passe entre cure, théorie et institution, et comme ce qui, dans les différents lieux de celle-ci (séminaires, jury, bureau, procédures…), détermine et nomme «la psychanalyse» dans ses actes et ses effets.

* Je partirai donc du «module de base» de la cure, de la «talking cure» ainsi nommée par Anna O. avec Joseph Breuer: quelqu’un écoute quelqu’un d’autre lui parler, et tente d’y entendre quelque incident/incidence (Einfall) dans et par le transfert, quelque mot ou quelque silence ou quelque autre chose qui s’éprouve dans cet inextricable entremêlement. Partir de ce dispositif, qui n’est certes plus aujourd’hui «spécifique» à la psychanalyse, c’est revenir au geste essentiel de Freud à ses débuts, avant même d’ailleurs qu’il appelle son invention du nom de «psychanalyse». Cette trouvaille, c’est d’avoir pu mettre le «savoir en souffrance» (aux deux sens de ce terme: un savoir sur sa souffrance mais qui est en souffrance comme on le dit d’une lettre non encore arrivée à destination) du côté du patient dans sa demande et son adresse à quelqu’un d’autre supposé pouvoir faire quelque chose pour lui. Cela procède donc précisément d’une mise entre parenthèses du savoir du côté de l’analyste. Telle est en somme la dite «méthode» analytique: laisser une chance à ce que le patient, via ses associations libres, entende sa langue parler de lui. Parler de lui nouvellement et autrement que dans son «discours courant». Et cela grâce au geste d’écoute parlante de l’analyste de référer ses (leurs) énoncés à leurs circonstances d’énonciation dans l’adresse de sa (leur) parole. Histoire d’y faire découvrir de la sorte le territoire d’une singularité de l’inconscient.

La cure est donc ce dispositif singulier d’une rencontre qui amène à faire naître de la singularité (autant chez le patient que chez l’analyste). Précisons que le singulier n’est pas le particulier – qui, lui, se spécifie (justement) par des propriétés universelles. C’est la différance même qui est son élément: le singulier vient comme en exclusion interne faire défaillir l’application de l’universel au particulier. Comme événement il se meut dans la temporalité de l’après coup (il ne s’agit donc bien sûr pas de tenter de «se singulariser»), et à ce titre il n’est en rien programmable – ce qui ne signifie cependant pas que l’on ne puisse travailler aux conditions de possibilité de sa survenue. Il est en perpétuel différé à toute assignation à décliner son identité (qui n’est au fond, comme disait Thierry Lévy, qu’«un terme de police»), et se fait ingrédient du résultat de la cure qui consiste bien, entre autres choses, à se déprendre de la crispation identitaire, à acquérir la liberté de ne plus devoir se reconnaître soi-même comme «soi-même», autrement dit: arriver à se passer du nom «propre», et à se mouvoir dans «le parfois et l’ici ou là» plutôt que dans le «partout et toujours»…

Il s’agit en somme de se rappeler que la psychanalyse est toujours une histoire à deux, et que l’analyste n’a pas le monopole de dénommer à lui seul ce qu’est une psychanalyse: c’est à pouvoir ne pas vouloir être «complètement analyste», analyste «de part en part», qu’il est peut-être psychanalyste «à part entière», et qu’il laisse une chance à ce que «de la psychanalyse» puisse avoir lieu, me semble-t-il…

* Ainsi qu’il apparaît ici même, une théorisation de l’acte analytique ne se doit donc aucunement d’employer un langage uniquement «propre» à l’analyse, qui «spécifierait» l’identité de l’analyse et de l’analyste. Enseigner du freudisme ou du lacanisme, utiliser un langage de conceptualité métapsychologique peut à mon sens devenir tout à fait leurrant dans la cure ainsi que dans la théorisation qui s’en déduit autant qu’elle l’anticipe. Car l’inconscient, s’il existe en dehors de la cure, ne s’interprète et ne (se) met au travail que dans la singularité de celle-ci, i.e. comme effet de ce transfert-là, en ce moment-là, entre ces deux personnes-là, donc aussi dans un langage «ordinaire», non spécifique. C’est dans les autres disciplines de la psychanalyse que Freud a d’ailleurs forgé le bas et le haut de casse de son enseignement – voir son projet d’institut de la psychanalyse dans son «analyse profane». Notre pratique de séminaires et de conférences devrait y souscrire…

La théorisation, pour être isomorphe et en phase avec l’acte analytique, ne saurait ainsi être prise pour une grille d’interprétation que l’on applique au cas, ni non plus comme un dispositif de repérage pour pouvoir «se retrouver» dans la cure grâce à des concepts qui seraient dûment garantis (on reste, avec ces deux conceptions, dans du particulier et non du singulier), ni enfin une simple traduction en termes techniques (censés bien démontrer la capacité analysante de l’analyste, son appartenance corporatiste instituée, et sa conformité au roc du savoir et au savoir du roc des catégories analytiques).

Il s’agit avant tout, me semble-t-il, pour faire fructifier le legs freudien, non pas tant de tenir ou de retourner à lui, que de faire sans cesse advenir «Freud» – on comprendra pourquoi je mets ce nom entre guillemets, ne sachant exactement de qui ou quoi il est le nom – sans le refuser ni s’y cramponner. On ne transmet pas «la psychanalyse» comme un corpus achevé, il y a plutôt à faire entendre la tonalité de son invention, le « la » de sa petite musique à travers un style (autant de l’analyste que de l’institution) qui soit la caisse de résonance du rapport que l’on entretient avec elle. C’est dans ce rapport qu’une institution sera instituante ou non du partitif de la psychanalyse, à savoir qu’il n’y a pas «la psychanalyse» mais «de la psychanalyse», de la psychanalyse qui se passe parfois, ni homogène ni constante, dans la cure, la théorie et l’institution, pour peu que le psychanalyste ne se prenne pas pour un psychanalyste…

C’est dans cette perspective qu’il y a nécessairement à oser aussi se laisser hanter par la fin de la psychanalyse (à laquelle nous convoque de toute façon «notre époque»), sans ni s’y résigner ni s’arc-bouter à lui assurer sa pérennité. Vouloir la conserver intangiblement est la momifier, là où sa survivance – et la survie de la psychanalyse est bien sûr d’origine sa vie même – oblige à s’accorder à sa possible disparition. Ce serait un comble qu’un psychanalyste se veuille être un gardien du temple, de l’ordre symbolique, de l’éternité et de l’immunité de la psychanalyse!

* Dans la continuité de ce qui vient d’être énoncé, que peut être un «groupe» de psychanalystes, de quelle enseigne peut-il se prévaloir pour donner corps à la singularité de sa méthode comme de sa théorisation? Il me semble qu’il ne s’agit pas vraiment de trouver une espèce de dénominateur commun qui ferait tenir une communauté (ça me paraît relever de la sémantique du roc). Si «l’indifférence aux propriétés est ce qui individualise et dissémine les singularités» (G. Agamben dans «La communauté qui vient»), le répondant institutionnel de cette «idiomatique» devrait peut-être s’articuler autour d’une ignorance foncière, en liaison d’ailleurs avec l’absence de savoir qui nous a fait devenir psychanalystes, voire avec le sentiment d’im-posture dont, selon Lacan, le psychanalyste ne se défait jamais. Il ne faudrait donc pas qu’une institution en vienne à conjurer l’instabilité identitaire de la psychanalyse en garantissant aux analystes une crédibilité et une posture assurée de «moi fort» que leur pratique quotidienne enjoint et enseigne pourtant de laisser choir. L’ethos de l’Ecole Belge de Psychanalyse se devrait peut-être de pouvoir se structurer autour d’une espèce de «je préfèrerais ne pas» cher au Bartleby de Melville, pensé comme ce qui «sans nous fonder, nous engendre» (G. Agamben). Non pas tant se référer à un critère de «qualification» commun, ni non plus à sa simple absence, mais juste mettre en place «administrativement» un lieu en creux (chôra) où puisse avoir lieu une rencontre des pluralités d’analys(t)es. Je pense que la dissémination qui élémente/alimente le singulier de la psychanalyse dans sa pratique et sa théorie n’est pas sans pouvoir lui donner une certaine forme institutionnelle, avec ses exigences d’adhésion à «l’impropriété comme telle». Qu’il n’y ait d’être que d’être-avec engage sans doute aussi qu’une des plus justes façons d’être-avec est d’être-sans… Une tâche infinie d’instituer un dispositif, une dis-position en résonance avec cette singularité plurielle, où l’impératif analytique de s’autoriser «de soi et de quelques autre» puisse trouver, ni plus ni moins, son enseigne de pluralité…

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Idealisatie en desidealisatie

Fons van Coillie

Een analyse is een proces dat verloopt in een overdracht, een verhouding die volgens Freud fundamenteel dezelfde is als de verhouding in de hypnose of in de verliefdheid. De analysant idealiseert de psychoanalyse en zijn analyticus. Hij hoopt na de analyse gelukkig, vrij, onafhankelijk, wijs… te zijn. Tijd en realiteit komen knagen aan die hooggespannen verwachtingen, maar het is vooral het analytisch proces zelf dat uiteindelijk een desidealisatie tot stand brengt. De psychoanalyse zal de wereld niet redden, ze zal zelfs niemand gelukkig maken. En toch is een analyse een buitengewone ervaring die men niet zou willen gemist hebben.

Wat doet men als een verliefdheid voorbij is? Ofwel neemt men afscheid, ofwel kiest men ervoor toch verder te gaan met die persoon die nu niet meer die unieke ideale is, maar die men intussen heeft leren kennen en apprecieren, die men graag is beginnen zien. De blinde verliefdheid is een persoonlijke keuze geworden om samen verder te gaan.

Zo ook zal men op het einde van zijn analyse zijn analyticus bedanken en de psychoanalyse achterlaten om aan een nieuwe fase in zijn leven te beginnen. Tenzij men ervoor kiest om verder met de psychoanalyse bezig te zijn, als analyticus. Men heeft de analyse leren kennen en is, ondanks vele desillusies, van haar gaan houden. Wat analytici bindt, is de ervaring dat hun eigen analyse hun leven ingrijpend veranderd heeft en het verlangen dat ook anderen een dergelijke ervaring zouden kunnen doormaken.

Zij engageren zich voor de psychoanalyse, in het besef van dat elke keuze beperkt is en altijd ook een verlies inhoudt.

 

 

Idéalisation et désidéalisation

Fons Van Coillie

L’analyse est un processus qui se déroule dans un transfert, une relation qui, selon Freud, est fondamentalement la même que la relation dans l’hypnose ou dans l’énamouration. L’analysant idéalise la psychanalyse et son analyste. Il espère être heureux, libre, autonome, sage… après l’analyse. Le temps et la réalité viennent ronger ces grandes espérances, mais c’est surtout le processus analytique lui-même qui met finalement sur pied une désidéalisation. La psychanalyse ne sauvera pas le monde, elle ne rendra même personne heureux. Et pourtant une analyse est une expérience extraordinaire qu’on ne voudrait pas avoir manqué.

Que fait-on lorsque l’état amoureux est passé? Ou bien on se dit adieu, ou bien on choisit de poursuivre avec la personne qui n’est plus cet unique idéal, mais qu’entre-temps on a appris à connaître et à apprécier, qu’on a commencé à bien aimer. L’amour aveugle est devenu un choix personnel pour aller plus loin ensemble.

C’est ainsi qu’on remerciera aussi son analyste à la fin de son analyse et qu’on laissera l’analyse derrière soi pour entamer une nouvelle phase de sa vie. A moins que l’on choisisse de continuer à s’occuper de la psychanalyse, en tant qu’analyste. L’on a appris à connaître l’analyse et malgré les nombreuses désillusions, on a commencé à y tenir. Ce qui lie les analystes, c’est l’expérience que leur propre analyse a modifié de façon radicale leur vie et le désir que d’autres puissent traverser une telle expérience.

Ils s’engagent pour la psychanalyse, conscients que chaque choix est limité et qu’il contient toujours une perte.

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Une position « éclectique » à l’EBP-BSP?

Philippe Goossens

Ma position quant au rapport à la théorie psychanalytique, aux théories psychanalytiques à l’EBP peut se formuler comme suit: la théorie psychanalytique ne sera jamais achevée ou complète: c’est un impossible de structure; elle n’est pas l’objet fini ou finissable d’un travail, elle est ce travail même, un travail de pensée persistant, un processus de théorisation.

De la même façon qu’il y a à mettre l’accent sur le processus instituant davantage que sur l’institué, plus ou moins vite en passe de se figer, il y a à mettre l’accent, l’effort, sur la position théorisante, sur le travail théorisant plutôt que sur un théorisé qui serait fixé, prétendument achevé et univoque.

Ceci mène à une conception de la théorie analytique comme théorisation toujours à l’œuvre, et non comme une œuvre-monument, un dogme, un système.

Le rapport à la théorie, à l’EBP, n’est pas dogmatique. Il se refuse à céder à la facilité, à terme mortifère, de la répétition des énoncés du maître, d’un maître auquel s’identifier à travers sa théorie. Il s’agit donc d’une position de désidentification, de désidéalisation (cf. texte de Lina). Et c’est un travail de pensée toujours à poursuivre, à travers une confrontation aux textes (de Freud, Férenczi, Lacan, Bion, et d’autres auteurs encore…). Cette lecture, comme l’écrit Lina, déconstruit le texte pour s’approprier ce qui s’y transmet, et sur cette lancée produit des prolongements neufs, à partir des creux du texte, de ses nécessaires manques.

Ce travail de théorisation est, pour chaque analyste, un parcours jamais terminé, qui rencontre des butées, des impasses, rebondit, bifurque…C’est une recherche, un cheminement qui choisit ses passages et ses repérages, un nomadisme qui sait qu’il n’y aura ni terme ni synthèse.

Cette position antidogmatique, je l’appelle aussi « éclectique » (du verbe éclecto, je choisis- de même racine que logos et lexis, et que le français lire, élire, élection…) Non pas au sens de l’éclectisme, qui prétend coller des morceaux choisis dans une illusoire maîtrise pour en faire une illusoire synthèse, un syncrétisme, mais au sens de la position de choisir, qui assume que tout cheminement est un choix, une suite de choix. L’allégeance à un maître, à un dogme, et la répétition des ses préceptes est aussi un choix, pas moins pulsionnel.

C’est ce rapport à la théorie analytique qui caractérise l’EBP, plutôt que tels ou tels contenus théoriques de référence supposés ou prétendus, voire imposés, communs. Ce rapport, je le qualifie de position critique et éclectique, position, bien entendu, pour chacun subjective.

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Notes sur la «transmission»

 Thierry Snoy

I. Remarques philologiques préliminaires

Le point de départ de ces notes s’est trouvé dans la remarque de collègues néerlandophones comme quoi ils ne disposaient pas dans leur langue d’une terminologie adéquate pour évoquer la notion de «transmission». Je n’ai pas à en juger moi-même, n’ayant pas une connaissance suffisante du néerlandais. Mais, cela m’a étonné quand même. Ayant longuement fréquenté par ailleurs les livres en allemand concernant l’exégèse du Nouveau Testament, je me suis enquis de l’usage du ou des mots concernant la «transmission» dans la traduction allemande qu’a effectuée Martin Luther. J’en rends compte ici très brièvement, sans prétendre entrer dans une étude détaillée.

J’ai d’abord consulté le dictionnaire allemand-français/ français-allemand (Harrap’s Global, Edinburgh/Paris/Stuttgart, 2000), que j’utilise habituellement. Au mot «transmettre», j’ai trouvé ceci qui pourrait nous intéresser. Au sens de «léguer»: weitergeben; «une qualité ou un titre à qn»: jdm eine Eigenschaft/ einen Titel vererben; «son autorité à qn»: seine/ihre Machtbefugnis auf jdn übertragen. Au sens de «faire parvenir»: überbringen, zustellen «un colis, une lettre»; überbringen, übermitteln «un message»; weiterleiten «un renseignement, un ordre». Au sens de «transmettre une maladie à qn»: eine Krankheit auf jdn übertragen. Au sens de «transmettre de l’énergie, un signal»: Energie/ ein Signal übertragen.

Au mot «transmission», j’ai retenu ces données. Au sens de «passation»: Weitergabe; «d’un secret à qn»: Weitersagen eines Geheimnisses an jdn; «de l’autorité à qn»: Übertragung der Machtbefugnisse auf jdn: «de biens/ du caractère à qn»: Vererbung von Besitz an jdn. Au sens de «diffusion» «d’une information/ d’un ordre à qn»: Weiterleitung, Übermittlung einer Information/ eines Befehls an jdn; «d’une lettre/ d’un colis à qn»: Zustellung einer Briefsendung/ eines Pakets an jdn; «la transmission des connaissances»: die Vermittlung von Wissen.

De l’allemand au français, nous avons les verbes überliefern jdm etw ou übermitteln ou encore übertragen qui évoquent le fait de «transmettre qc à qn», notamment en ce qui concerne des documents anciens à «transmettre» dans leur état original. Le substantif Überlieferung se traduit «transmission». A signaler aussi le verbe weitergeben etw an jdn (auquel recourt Luther, nous le verrons plus loin) qui, de façon synonyme à mitteilen, vermitteln, signifie aussi «transmettre qc à qn».

On remarquera que, en allemand, la notion de la transmission ou du transmettre est associé à des mots qui évoquent, plus concrètement qu’en français, le don, le partage, la médiation, la passation, l’héritage, etc. Les préfixes über et weiter suggèrent également davantage quelque chose d’un don, d’un passage, d’une prolongation de quelque chose à quelqu’un que le français «trans-».

 

II. Deux passages de la traduction du Nouveau Testament par Luther

J’ai repéré deux passages de la traduction de Luther qui fait toujours autorité et a marqué de manière décisive la langue allemande. Je les citerai assez longuement afin qu’on puisse saisir la portée des deux verbes überliefern et weitergeben dans le contexte où ils s’insèrent. Il s’agit d’abord de Luc 1,1-4:

Viele haben es schon unternommen, Bericht zu geben von den Geschichten, die unter uns geschehen sind, wie uns das überliefert haben, die es von Anfang an selbst gesehen haben und Diener des Wortes gewesen sind. So habe auch ich’s für gut gehalten, nachdem ich alles von Anfang an sorgfältig erkundet habe, es für dich, hoch geehrter Theophilus, in guter Ordnung aufzuschreiben, damit du den sicheren Grund der Lehre erfahrest, in der du unterrichtet bist.

Le second texte provient de la 1ère épître de Paul aux Corinthiens, dont la première partie (versets 1-11) est souvent considérée comme une des formulations les plus anciennes (vers l’an 55 de notre ère) de la nouvelle foi « chrétienne » fondée sur la dite «résurrection» de Jésus. En voici les versets 1 à 5 dans la version de Luther:

Ich errinere euch aber, liebe Brüder, an das Evangelium, das ich euch verkündet habe, das ihr angenommen habt, in dem ihr auch fest steht, durch das ihr auch selig werdet, wenn ihr’s festhaltet in der Gestalt in der ich es euch verkündet habe; es sei denn, dass ihr umsonst gläubig geworden wärt. Denn als erstes habe ich euch weitergegeben, was ich auch empfangen habe : Dass Christus gestorben ist für usere Sünden nach der Schrift; und dass er begraben werden ist; und dass er auferstanden ist am dritten Tage nach der Schrift; und dass er gesehen worden ist von Kephas, danach von den Zwölfen.

 

 III. Le verbe grec paradidômi

Dans les deux passages précités, les verbes allemands überliefern et weitergeben traduisent tous deux le grec paradidômi. J’ai consulté l’ouvrage auquel j’ai eu recours tout au long de mes recherches exégétiques: Walter BAUER, Griechisch-deutsches Wörterbuch zu den Schriften des Neuen Testaments und der übrigen urchristlichen Literatur, Berlin – New York, 1971, col.1218-1221. Le verbe semble avoir diverses significations. Je tente de les résumer.

  1. überliefern, übergeben. a. «qc à qn», cf. Matthieu 25,20.22, «confier». Aussi dans le sens de wiedergeben, zurückerstatten, cf. Luc 4,6; Jean 19,30; Actes 15,26; 1 Corinthiens 13,3, «rendre», «remettre», «donner», «livrer». b. une personne übergeben, ausliefern, überlassen, notamment dans le cas d’une procédure juridique. Il s’agit alors de «livrer qn à qn» dans une optique menaçante; cf. entre autres Matthieu 10,19; 24,10; Marc 13,11. Le verbe s’applique souvent à propos de la passion de Jésus et le fait qu’on le «livre» à la mort ; cf. entre autres Marc 9,31 et parallèles en Matthieu et Luc; Marc 10,33 et parallèles; Marc15,15 et parallèles. Etc.
  1. übergeben, anbefehlen, anheimstellen, au sens de «confier», «recommander», cf. Actes 15,40; «s’en remettre», cf. 1 Pierre 2,23.
  1. A propos d’une tradition orale ou écrite, übergeben, weitergeben, au sens de mitteilen, erzählen, lehren, cf. Luc1,2; Marc 7,13; Actes 6,1 ; 1 Corinthiens 11,2; Matthieu 11,27 parallèle Luc 10,22.
  1. zugeben, erlauben, cf. Marc 4,29.

A noter que le substantif grec paradosis est traduit par Überliefrung selon deux acceptions: Verhaftung, «arrestation» ou, s’il s’agit d’un bien spirituel, d’un enseignement, d’une tradition, de récits, etc., le sens équivaut au point 3 du verbe paradidômi, c’est-à-dire «transmission», «partage», «enseignement», «tradition», voir Marc 7,5.9.13.

En conclusion de cette très brève enquête philologique, je relèverai qu’en grec le verbe grec paradidômi dans le Nouveau Testament revêt des connotations assez contradictoires, mais qui semblent concerner le partage d’un enjeu vital: soit qu’on y évoque la «livraison» de quelqu’un, sa mise hors jeu ou sa mise à mort; soit que, positivement, on y vise la «transmission» d’une «tradition» ou d’un «message» qui a une importance capitale. A la «tradition» de l’ancienne loi judaïque vient s’opposer la nouveauté de l’ «Evangile» annoncé par Jésus et à propos de Jésus.

 

IV. La transmission selon 1 Corinthiens 15,1-11

  1. La notion de foi comme «dissidence»

L’idée m’est venue de voir s’il n’existerait un certain parallélisme entre la transmission de la foi de la première communauté des disciples de Jésus et celle de la psychanalyse. Pas du tout en ce qui concerne le contenu et son explicitation, non évidemment! Mais peut-être dans les modalités de cette transmission.

Ceci demande quelques considérations préliminaires. D’abord quant à la notion de foi. Dans le texte que je vais commenter, la dite foi n’a pas grand-chose à voir avec le système de «croyances» que les églises chrétiennes ont mis en place au long des siècles. Ce système fonctionne à partir d’un empilement de « dogmes » qui se superposent et sont imposés à la masse des «croyants», la plupart du temps, sans qu’ils les comprennent et surtout sans qu’ils aient le moins du monde voix au chapitre. Simplement, ces «croyants» sont censés y adhérer en se soumettant aux instances hiérarchiques, seules compétentes en la matière. Durant 20 siècles de «christianisme», un tel régime a prévalu et prévaut encore, même si infiniment moins de gens s’y retrouvent. Même si, au cours de l’histoire du «christianisme», à bien des reprises, des divergences ont éclaté entre les tenants de l’ «orthodoxie» et des personnalités «prophétiques» diffusant l’ «hérésie», c’est-à-dire proposant des interprétations nouvelles du message évangélique. Ces conflits ont perdu de leur acuité dans une société qui s’est largement émancipée depuis le 18ème siècle de la tutelle de l’autorité religieuse officielle. Celle-ci a beaucoup perdu de son crédit. Elle n’a plus le pouvoir de «brûler les hérétiques»; elle garde malgré tout, sous des formes atténuées aujourd’hui, celui de pénaliser ses membres de penser différemment d’elle, de les ostraciser, voire de les «excommunier», au moins pour ceux qui s’en soucient encore…

Si on la replace dans son contexte originaire, la foi en l’Evangile dont font état en l’occurrence Paul et d’autres disciples du Nazaréen n’a pas grand-chose à voir avec le «christianisme» qui a suivi et au système de «croyances» et d’allégeances qu’il a comportées. Il s’agit bien plutôt de l’invraisemblable pari d’une poignée de dissidents du judaïsme palestinien de l’époque. En dépit de toutes les oppositions du «religieusement correct» de la majorité ambiante, quelques-uns continuent à soutenir la singularité, subjectivement irréductible, d’un «événement» (Heilsgeschehen) qui a marqué leur vie de façon décisive (Erlebnis). De telle façon qu’ils persistent à en faire état dans le langage qui est leur, à travers les catégories religieuses et culturelles dont ils disposent. Etant à la jointure du «monde juif» qui parle l’araméen en Palestine, mais aussi le grec devenu la koinè de l’empire romain du 1er siècle de notre ère dans les innombrables communautés de la diaspora juive et, d’autre part, du «monde païen» du pourtour méditerranéen, ils sont confrontés à un double défi par rapport à l’impératif de transmettre la nouveauté de leur message. Dans un passage célèbre de sa première épître aux Corinthiens (1,18-25), Paul illustre cette opposition.

A la fois citoyen romain (Actes 22,25-28) et, par ailleurs de pure ascendance juive, pharisien de stricte observance (Epître aux Philippiens, 3,5-6), il vivra une conversion radicale et soudaine sur le chemin de Damas (Actes 9) et, de persécuteur de la nouvelle communauté, se muera en apôtre de l’Evangile de ce Jésus. Il écrira en grec qui sera d’ailleurs la langue de ce qui s’appellera plus tard le Nouveau Testament, à la différence de la Bible judaïque, presqu’entièrement rédigée en hébreu à l’origine, mais traduite en grec pour les communautés juives hellénistiques de la diaspora à partir du 3ème siècle avant notre ère. Et l’objectif de Paul sera justement de donner à l’obscure dissidence juive une extension universelle et donc de la faire sortir du cadre du judaïsme palestinien très circonscrit où elle avait pris forme. Les épîtres pauliniennes constituent les plus anciens documents de la nouvelle foi évangélique, les évangiles et autres écrits du Nouveau Testament datant de 15 à 50 ans plus tard. Pour ce qui relève des sources très lacunaires dont nous disposons, beaucoup de théologiens, surtout protestants, avancent l’idée que si Jésus reste l’initiateur de l’Evangile, Paul serait le véritable fondateur de ce qui deviendra plus tard le «christianisme», issu d’un métissage ou d’une synthèse entre l’apport originaire du Nazaréen et du monothéisme juif et, d’autre part, la culture grecque dominante et, plus tard, le juridisme romain.

  1. Je remuerai l’Achéron. L’option de Freud

Quel rapport avec la psychanalyse? Celle-ci naît et se formalise dans un contexte tout à fait différent sous l’impulsion de Freud et de ses successeurs au cours du 20ème siècle. Elle porte sur une approche du psychisme humain tout à fait nouvelle, basée sur une pratique clinique et une observation des phénomènes psychologiques qui se veut empirique et expérimentale. Mais quelle que soit son ambition d’échapper à ce qui relèverait de la subjectivité et de ses avatars et de vouloir se cantonner à une démarche de type «scientifique», la psychanalyse, dans sa transmission, n’échappe pas à des conflits et des contradictions qui opposent entre eux ceux qui se réclament d’elle, parfois de façon très dure et polémique. Les dissidences sont légion, et il arrive qu’elles prennent l’allure de «guerres de religion» (exactement comme ce fut le cas tout au long de l’histoire du christianisme). Outre ses dissidences internes, la psychanalyse a toujours eu à affronter l’hostilité plus ou moins déclarée d’autres approches du psychisme humain qui visent ou prétendent viser à une connaissance plus «objective» et vérifiable de ce dernier et qui lui reprochent justement son caractère «non scientifique», son inefficacité thérapeutique, le caractère ésotérique ou spéculatif de ses théorisations. Aujourd’hui, les controverses autour du traitement de l’autisme et la virulence de certaines mises en question l’illustrent plus que jamais. Dans notre monde postmoderne, avec le discours dominant du néolibéralisme qui privilégie la performance dans tous les domaines, je pense que la psychanalyse, même dans les pays de langue latine et spécialement en France et en Belgique francophone, a perdu l’hégémonie dont elle a bénéficié (et peut-être abusé) dans les dernières décennies du siècle passé. Elle tend à devenir minoritaire. Et déclarer se référer à elle relève d’un choix personnel de plus en plus risqué, contesté, de plus en plus dissident aussi d’un consensus ambiant. De ce point de vue, la psychanalyse, même si elle a pris pied dans la culture contemporaine, reste tout aussi révolutionnaire que du temps de Freud, tout aussi inassimilable au «sens commun».

Une analyse critique de l’histoire de la culture au 20ème siècle permettrait dans une certaine mesure sans doute de départager les failles et les lacunes des uns et des autres, partisans ou adversaires de la psychanalyse, et de mieux situer les enjeux et la manière d’appréhender les énigmes du psychisme humain. Ce n’est pas le lieu ici – et je ne me sens pas outillé pour cela – d’embrasser un champ aussi vaste. Mais à supposer que l’on puisse parvenir à un dialogue plutôt irénique – ce dont je doute fort -, je tends à penser que toute synthèse englobante entre des points de départ radicalement opposés est décidément impossible. Notre savoir humain, même toujours en croissance exponentielle, restera fractionné, et, nous-mêmes, nous resterons intrinsèquement «divisés» entre une pluralité d’approches de la vérité, quitte, au plan subjectif et pratique, à nous en accommoder plus ou moins bien et dans une mobilité constante. Ainsi, notamment dans notre clinique, nous serons amenés à accepter des «compromis» entre ce que nous inspire notre expérience de la psychanalyse, de la nôtre surtout et de ce qu’elle comporte de nécessairement inachevé, et, d’autre part, la demande de nos patients en ce qu’elle s’impose à nous, telle du moins que nous la percevons. Dans un sens aigu à la fois de notre faillibilité propre, comme d’une disposition à apprendre de nos patients et à nous laisser surprendre par eux.

Cherchant à dégager ce qui spécifierait l’adepte de la psychanalyse et le distinguera des tenants d’une approche davantage basée sur des données observables et mesurables, je m’aventurerais à dire que c’est une saisie fondamentale de ce que le «sujet» ne se réduit pas à ses «symptômes», si exactement et si judicieusement étiquetés qu’ils se donnent à constater (dans l’imagerie cérébrale par exemple!), si efficacement qu’on veuille et qu’on dise pouvoir les traiter, si incontestables, selon toute apparence, que soient certains résultats de ce traitement. Nous n’avons pas pour autant à dénier, automatiquement en tout cas, la pertinence d’autres méthodes thérapeutiques ni à nous arroger un quelconque monopole… Mais nous avons quand même toujours à les interroger, à les soupçonner en quelque sorte de ne pas détenir l’entièreté de «la vérité» en la matière. La question qui se pose à nous: comment y parvenir de façon aussi «désintéressée» que possible? C’est-à-dire en échappant, nous, au soupçon de défendre notre corporation… Et sans nous enfermer dans un «splendide isolement». Pas facile! Dans la conjoncture actuelle, moins que jamais, nous risquons d’être pris en considération.

En définitive, quelle motion, quelle pulsion profonde nous animera-t-elle qui nous maintiendra debout, déterminés et combatifs? Convaincus, sans arrogance pour autant, d’avoir une part au moins de cette «vérité» dont, par ailleurs, nous reconnaissons – et cela nous spécifie également! – qu’elle ne nous appartient pas, que nous ne la possédons absolument pas? Par rapport à l’ «inestimable objet» qui se dérobe à nous, là même où il pointe le bout de son nez (!), quelle position adopter, sans nous gonfler ni nous effondrer? Je ne discerne pas de réponse satisfaisante quant à soutenir un tel pari. Sinon celle de ce que j’appellerais une forme radicale d’ «entendement» de l’humain en nous et face à nous, chez le patient, qui dépasse la rationalité. Une sorte d’élan subjectif, de foi ou de croyance ou de crédit que nous accordons à ce qui s’échange ou se transmet ou se transfère entre nous et l’autre, dans une «distance respectueuse» qui l’apparente à l’Autre.

Je balbutie, j’en prends conscience en écrivant ces mots, mais c’est à propos de ce qui relève, me semble-t-il, d’une dimension de l’humain où j’ai l’impression que, «finalement en fin de compte», comme disait jadis Albert Dondeyne, quiconque ne peut que «balbutier», faute de toute certitude, de tout savoir constitué, a fortiori de toute maîtrise sur cet Unheimliche qui nous habite. Et pourtant, Freud écrit en tête de sa Traumdeutung comme deux fois encore dans sa correspondance avec Wilhelm Fliess: Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo. Une telle affirmation, doublée d’une telle assurance, semble faire état d’une exigence et d’une décision qui fait fi des évidences communes et n’est pas sans rappeler une motion ou une émotion qui a rapport avec un enjeu d’absolu, un horizon qui nous tire en avant, hors de nous, sans cesser de se dérober à notre appréhension. Freud n’en démord pas! Et derrière lui, il me semble que nous persévérons à nous accrocher. Nous ignorons où cela nous mènera, mais nous partageons le même pari, nous sommes embarqués dans une aventure qui nous mobilise bien au-delà des perceptions communes et de toutes les compétences acquises!

C’est pourquoi en tant que théologien et exégète de formation et clinicien frotté de psychanalyse, je prends le risque de formuler l’un ou l’autre rapprochement.

  1. Foi et Transmission

Le début du chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens constitue une des premières formulations de la foi des disciples de Jésus après sa mort. Cette foi porte sur ce que Paul appelle l’Evangile, ou encore la bonne nouvelle. Celle-ci tourne autour de la vie, de la mort, puis de la résurrection de Jésus de Nazareth, lesquelles ouvrent une perspective de salut à ceux qui y adhèrent. Rien de commun là avec la psychanalyse qui serait plutôt une «inquiétante nouvelle», sans issue définissable, générale ou commune. Encore que, selon moi, en critiquant les productions de la  culture et en relevant le  malaise qu’elles provoquent chez le sujet, en subvertissant les modèles parentaux, en récusant justement toute définition établie du sens de l’existence, cette «inquiétude» peut se révéler salutaire chez certains… C’est du moins l’orientation positive de la démarche psychanalytique que je retiens. Elle conduit celui qui s’y adonne à une relativisation radicale du clivage dominant entre  normal et pathologique, elle tend à le «déculpabiliser» en profondeur et, alors, il se découvre plus libre d’aimer et créer selon sa singularité propre (lieben und leisten). Si du moins la démarche aboutit, ce qui, bien sûr, est loin d’être toujours le cas! Outre beaucoup de gens qui ont pratiqué la psychanalyse – analysants ou analysés -, je pense à d’innombrables «parents d’autistes» qui affirment avoir été odieusement «culpabilisés» par des psychanalystes, au demeurant incapables d’améliorer tant soit peu la souffrance et les handicaps de leurs enfants «autistes»…

  1. Je vous ai transmis ce que j’avais moi-même reçu

Première caractéristique de la transmission: chez Paul, son contenu, à savoir l’Evangile est annoncé par quelqu’un d’autre, en l’occurrence Paul et reçu par le croyant. Paul aussi se présente comme tel: Parédôka gar humin en prôtois ho kai parélabon ou: Je vous ai transmis en effet ce que j’avais moi-même reçu (v.3). Cette transmission ou tradition, elle ne vient pas de nulle part, elle précède le «transmetteur» qui ne la suce pas de son pouce. Cela peut paraître évident, mais c’est moins évident qu’il n’y paraît, tant l’humain aimerait s’affirmer l’inventeur de ce qu’il ne fait que transmettre en définitive. Autrement dit, il n’est pas à l’origine de ce qu’il transmet. Le contenu en procède d’un échange entre des hommes à travers leur histoire, échange marqué par les aléas d’un langage qui les précède par rapport à une vérité dont ils ne sont pas les premiers détenteurs… Cette transmission, il s’agit aussi de s’y tenir. Il ne s’agit pas d’une proposition abstraite qui n’engagerait à rien. Elle comporte un enjeu de salut et doit être retenue, avec le risque sinon d’avoir cru en vain (v.2). Elle suppose de la part du croyant une implication personnelle à laquelle il ne peut se dérober.

En soi, la psychanalyse et sa transmission ne comportent pas le même type d’enjeu. Du moins ne le devraient-elles pas. Mais sur le terrain concret, on dirait souvent que ce n’est pas si simple… En regardant le film Le Mur, j’entendais récemment Eric Laurent affirmer avec une assurance très tranchée que la psychanalyse se devait de dénoncer tous les «évangiles» ou pseudo solutions thérapeutiques plus ou moins magiques en matière de traitement de l’autisme. Je partageais jusqu’à un certain point son énoncé, mais je m’interrogeais aussi quand même sur ce que j’entendais sur le ton de l’énonciation et la ferveur quasi religieuse qu’il me semblait y mettre. Freud a toujours maintenu, notamment dans sa correspondance avec le pasteur Pfister, que la psychanalyse n’était pas une Weltanschauung ou «conception du monde». Certes, lui-même et les psychanalystes après lui n’ont pas toujours été conséquents avec ce principe. Il est bien malaisé de s’y tenir, tant la psychanalyse mène de fait à suspecter les motivations inconscientes de toute prise de position sociale et culturelle, donc de toute attitude de type religieux. En même temps elle se me semble pas mandatée pour disqualifier radicalement toute «production de sens» que les humains se fabriquent pour «en sortir», plus ou moins à leur avantage, pour inventer un certain « bonheur », un minimum d’ «accomplissement» d’eux-mêmes, ou tout au moins pour «moins souffrir»… J’use ici d’un vocabulaire assez élémentaire, je m’en rends compte, mais c’est celui que j’entends autour de moi, de mes patients et des gens que je fréquente tous les jours. Je reconnais aussi ne pas voir assez clair, mais j’en suis là, traversé par des doutes, divisé entre des approches diverses en ce qui concerne le sens, mon adhésion à la psychanalyse n’étant pas «totale» et mon appartenance à la tradition monothéiste judéo-chrétienne sans doute non plus, même si elle m’apparaît très «critique» et dégagée du dogmatisme, comme de toute allégeance à un quelconque magistère.

J’avoue aussi être embarrassé par des mots, tels que «croyant» ou «croyance», tant ils demeurent chargés d’un coefficient d’aveuglement et de soumission plus ou moins obtuse à une vérité définie d’en haut une fois pour toutes et imposée aux individus par une hiérarchie omnipotente, comme c’est souvent le cas dans les institutions ecclésiastiques, dont l’église romaine au premier chef, mais pas seulement celles-ci. Je pense entre autres au discours dominant de notre société néolibérale qui sacralise la performance sous tous ses aspects. De ce point de vue, si j’adhère à la psychanalyse comme intuition géniale et approche clinique nouvelle du psychisme humain, de sa «pathologie» constitutive, sa pratique, sa théorisation, son institutionnalisation, me paraissent aussi souvent marquées par ce qu’elles déclarent rejeter, à savoir une forme de «croyance» qui s’ignore. Avec une tendance au fanatisme et à l’exclusion d’autres visions des choses. Avec une forme d’autosuffisance, de prétention à l’ «extraterritorialité» que je trouve abusive et extrêmement naïve. C’est pourquoi je pense que les psychanalystes auraient avantage à une position plus autocritique.

Ceci dit, porté par mon expérience de la vie et ma propre clinique, et au vu actuellement des controverses actuelles sur le traitement de l’autisme, j’estime que la psychanalyse relève, oui, d’une «croyance». Qu’entends-je par là? Une option qui implique chaque sujet psychanalyste, au-delà de ce qu’il peut en rendre compte dans le langage courant, mais à laquelle il tient en vertu d’un choix personnel impératif. Un choix qui n’est pas non plus que le sien, mais qu’il partage avec quelques-uns qui le lui ont transmis. Ce choix relève d’une intuition et d’une expérience très concrètes: il porte sur un contenu, il n’est donc pas purement «subjectif» ou «irrationnel»; il ne se justifie pas non plus sur le mode d’une évidence du «sens commun», ni sur celui d’une démonstration rationnelle ou d’une expérimentation empirique qui recueillerait l’accord du plus grand nombre. Pour autant que celles-ci soient jamais possibles… Car justement, la psychanalyse postule que l’humain n’est réductible à aucune saisie exhaustive de soi-même, que le tréfonds de ce qu’il est, son «inconscient» pour le nommer ainsi, se dérobe à lui. Ce que les religions, idéologies, systèmes, humanistes ou «thérapeutiques», ne veulent pas entendre, car, par besoin de sécurité et goût du pouvoir, ils préconisent des définitions qui clôturent la recherche de la vérité sur l’humain.

Dès lors, la transmission de la psychanalyse ne pourra s’opérer que par une démarche qui respecte la spécificité de ce qu’elle véhicule d’assez volatil en fin de compte… Et cela, quels que soient la somme accumulée, depuis Freud et par ses successeurs, de savoir et de savoir-faire. Dans la mesure où il ne s’agira jamais d’un savoir constitué ni d’un savoir-faire breveté! Alors comment transmettre? J’inclinerais à dire que, comme pour les patients, on ne peut procéder avec les apprentis en psychanalyse qu’au «cas par cas». Avec d’autres, je me heurte là à une difficulté insurmontable ou à une quasi impossibilité, à première vue tout au moins. Toutes les institutions psychanalytiques me semblent confrontées à ce défi: d’une part en tant qu’ «écoles» (ce terme a ma préférence), «sociétés», «groupes», elles visent nécessairement à définir ce qu’est « la psychanalyse » et à former des dits « psychanalystes », donc à dégager un consensus, socialement indispensable – que « n’importe qui ne fasse pas n’importe quoi » ! – et, bien sûr, tout à fait légitime pour éviter toutes sortes de pirateries ; d’autre part, si elles veulent transmettre ce qui relève de l’intransmissible ou de l’ «indéfinissable» par excellence, qui, par nature, se soustrait à l’objectivation, elles seront acculées à remettre sans cesse en question leurs propres structures et à soutenir leur propre faillibilité intrinsèque. S’indique alors une grande fluidité ou mobilité dans le fonctionnement de ces «écoles», afin de ne pas tomber dans une forme de «statufication», où des « maîtres » règnent sans fin sur des « élèves », plus ou moins doués ou dociles…

Ce à quoi justement a abouti le «christianisme» avec ses multiples églises et confessions rivales. Dans la visée de conserver, sans en dévier, le fameux «dépôt» de la croyance (cf. première épître à Timothée 6,20; deuxième au même 1,14), un «clergé», soucieux d’ «orthodoxie» s’est autoproclamé. Il a en grande partie empêché la transmission vivante de la foi en l’Evangile. Heureusement, tout au long des siècles, de nombreux «prophètes» dont, par exemple Luther, à la suite d’ailleurs du Nazaréen en son temps, se sont «autorisé » à des ruptures bénéfiques. Par fidélité à une autre  version  de la vérité originaire du monothéisme biblique dont ils se réclamaient. A leurs risques et périls, naturellement, avec le risque très menaçant que ce qu’ils voulaient transmettre ne soit pas compris ou s’enlise à son tour dans les marécages du conformisme.

Pour conclure ce développement, je conviendrai de mon incertitude. Un sentiment d’embarras également: je m’éprouve en tout cas incapable de proposer un semblant de solution face aux deux exigences, en apparence contradictoires, sinon en principe, du moins sur le terrain, que représentent l’établissement d’une «institution» ou d’un «magistère» qui garantisse d’une certaine manière et authentifie la transmission et, d’autre part, la foi ou l’option marginale, la dissidence qui maintient hors de portée toute prétention à «une vérité», définie et possédée, parce qu’elle est précisément incompatible avec l’humain en son tréfonds. Je ne dénierai pas que, en pratique, des compromis puissent se mettre en place, partiels et provisoires, plus ou moins boiteux, de  bonne foi  sans doute, un moment au moins, mais foncièrement fragiles et contestables. Y aurait-il à incriminer de ma part un individualisme excessif, une allergie à une dimension collective, indispensable pour avancer ensemble? J’admets volontiers que c’est là une limite de ma pensée, liée à mon itinéraire à moi et à l’impératif de m’émanciper de modèles religieux et culturels très contraignants. Pourtant, je n’ai jamais pensé ni agi solitairement. Mais bien plutôt en interconnexion avec une multitude d’interlocuteurs qui ont varié tout au long de ma vie. Que je les aie approchés «en chair et en os» ou fréquenté par leurs œuvres.

Au plan clinique, j’ai beaucoup travaillé en étroite liaison avec des équipes d’intervenants, se référant ou non à la psychanalyse. J’ai tenu compte de ce que j’entendais d’eux et de leur appréciation sur ma pratique. Je ressentais un vif besoin de cette confrontation avec eux. Par réalisme certainement. Plus fondamentalement, par un sens aigu de ma faillibilité propre et l’impératif de me concerter avec eux. Et ceci m’a fort manqué dans l’exercice privé de la psychothérapie depuis mon départ de La Ramée, malgré une supervision de plusieurs années et une intervision toujours en cours. Le «colloque singulier» entre mes patients et moi m’a très souvent laissé perplexe. Le sentiment de ma propre faillibilité s’est exacerbé. Comme de mon impuissance face à des cas de détresse extrême ou de ma lassitude devant ce qui me semblait une stagnation. Cependant, la passion d’entendre ne m’a pas lâché, ni l’aspiration à soutenir la demande qui m’est adressée, à faire confiance surtout à ce qui se dit à travers elle, par quoi le sujet, tout en tâtonnant, accède à plus de liberté et de créativité en ce qui le concerne. Vraiment, je ne regrette rien. Tout en cherchant des issues nouvelles dans le théâtre. Un des résultats de mon cheminement aura été ainsi de me conduire petit à petit sur une voie plus «ludique».

 

 

II. POSITION DU PSYCHANALYSTE, CURE PSYCHANALYTIQUE 

ET PARCOURS DE FORMATION

 

Une association psychanalytique a comme objectif de transmettre la psychanalyse. Mais qu’entend-on par psychanalyse aujourd’hui? La question est de mise depuis l’élargissement du traitement psychanalytique à des pathologies autrefois considérées comme incurables par la psychanalyse et depuis l’avancement de la recherche psychanalytique sur le trauma, l’archaïque, le réel, le narcissisme, qui a amené une réévaluation du cadre, de l’implication de l’analyste, de l’importance du contre-transfert et de celle de l’actualité de l’expérience psychanalytique.

Cet élargissement et cet avancement ont permis une représentation plus approfondie de ce qu’est le travail du psychanalyste en séance. Ce travail implique une rude confrontation à l’angoisse, à l’impuissance, à la passivation, à l’accueil de pensées, d’émotions, d’affects, de vides, de sensations d’ «être au bord du gouffre»… qui nous déforment toujours et nous laissent la charge de figurer cette déformation pour nous même et, parfois, dans les meilleurs des cas, pour notre patient. Nous n’arrivons pas toujours à figurer, et encore moins à mettre en mots, ce qui se passe. Il est nécessaire de «tolérer l’informe» (Winnicott et Marion Milner), d’accepter de ne pas savoir (Lacan), pour que «quelque chose» surgisse de cet informe et de ce non-savoir.

Cette prévalence du trauma et de sa réactualisation dans le transfert contraint souvent l’analyste à une attention soutenue au contenu manifeste et à la mobilisation des identifications empathiques. Cette attention est du plus grand intérêt pour la conduite de la cure et pour une élaboration théorique la plus proche possible de l’interpellation clinique. Mais cela a une contrepartie. La réalité de vie de l’analysant prend une consistance souvent exorbitante. Le désir de guérir du psychanalyste se trouve ainsi sollicité au point qu’il n’est pas rare qu’il prenne forme dans un souhait de changement de la réalité concrète de l’analysant. Et comme ce changement passe par une meilleure auto-estime de celui-ci, des paroles encourageantes sont souvent prononcées par l’analyste, laissant les représentations conscientes occuper dès lors tout l’espace analytique. L’interprétation est ainsi souvent remplacée par des explications, voire par des interventions directives censées soutenir l’analysant dans les changements espérés. Dans ce contexte le risque est grand que le psychanalyste ne devienne «malade de la psychothérapie» (Pierre Fédida).

Nous sommes tous exposé à ce risque. Parce que la psychanalyse est un traitement, une cure, ce qui la place à l’intérieur du champ des psychothérapies, et qu’elle se soutient du désir de guérir du psychanalyste et des fantasmes qui le forgent. Parce que, depuis Freud, des analystes et non des moindres, comme Ferenczi, Winnicott et tant d’autres, Lacan y compris à sa manière, nous ont sensibilisés aux relations précoces, avec leur cortège de mères pathogènes et de pères absents. Une nouvelle configuration s’est insensiblement mise en place, celle d’un analysant traumatisé et en défaut de symbolisation qui a besoin de l’analyste à ses côtés pour «corriger» l’expérience traumatique ou qui a besoin d’être délogé d’une jouissance innommable grâce à l’activité de l’analyste : idéal d’un analyste en bonne mère ou en bon père qui remodèle la structuration subjective précoce de l’analysant.

Nous sommes tous formés-déformés par les théorisations nouvelles qui voient le jour et qui finissent par s’imposer, lentement ou soudainement, comme des théorisations incontournables. D’où ce que nous avons déjà énoncé concernant la mise en chantier permanent de notre rapport à la théorie. Mais ici je voudrais envisager cette formation-déformation au niveau même de notre pratique. Car il y a formation-déformation permanente au sein même de la situation psychanalytique. On peut dire, avec Pierre Fédida, que la situation psychanalytique n’est jamais acquise, mais toujours en passe d’être désinstaurée et toujours en tension de restauration. «Ce qu’on appelle situation psychanalytique – disait-il – ne saurait se penser sans cette désinstauration / reinstauration. N’est-ce pas d’ailleurs, l’écart par rapport à l’idéal de la situation qui sollicite le travail psychanalytique?».

C’est ici qu’une association psychanalytique a un rôle à jouer. Il s’agit de favoriser la pensée de ce qui se transmet au travers des théorisations psychanalytiques dans leur contenu manifeste comme dans leur contenu latent. Freud nous a enseigné que la théorisation a quelque chose à voir avec l’activité fantasmatique comme avec le délire et nous avons à en tirer les conséquences. Non pas pour contester toute théorisation au nom de l’expérience vécue et de ce qui, en elle, est surgissement, opposition qui creuse un fossé entre deux pôles qui ne tiennent que parce qu’ils sont co-présents: il n’y a pas d’opérativité de l’expérience vécue sans mise en forme de cette expérience par la théorisation et par ce qu’Aulagnier appelait la «théorisation flottante», comme il n’y a pas de théorisation en prise sur la chose analytique sans expérience vécue. Nous avons à tirer conséquence des racines fantasmatiques de la théorie pour mettre en question l’effet de fascination que celle-ci peut exercer. Car la théorie, dans ses soubassements fantasmatiques, ouvre à l’inconscient autant qu’elle ne ferme et lui résiste. Le travail au sein d’une association psychanalytique devrait permettre de questionner ces ouvertures comme ces fermetures, ces résistances à la psychanalyse qui ne cessent de renaître chez les analystes eux-mêmes, chez nous tous. Pour ce faire, l’association psychanalytique a à soutenir un idéal, non pas cette forme d’idéal surmoïque qui inhibe, culpabilise et raidit les capacités inventives du psychanalyste dans un moule pré-pensé, mais celle qui « sollicite le travail psychanalytique », qui fait écart, différence, travail du négatif pour que l’interrogation ne soit jamais close et la recherche toujours d’actualité.

Dans cette optique, je trouve très regrettable l’appellation de cure-type ou de cure classique pour l’analyse sur le divan de sujets névrosés. Nous savons tous qu’il n’en est rien. Nous savons que les cures de sujets hystériques, obsessionnels et phobiques sont très difficiles aujourd’hui comme hier, qu’elles requièrent un engagement de l’analyste considérable et qu’il n’est pas aisé de les mener à leur terme de manière satisfaisante. L’appellation de cure-type dévalorise non seulement la cure psychanalytique avec les sujets névrosés mais aussi ce qui nous est le plus cher et le plus précieux: à savoir la méthode psychanalytique. C’est le divan qui apprend à l’analysant comme à l’analyste ce qu’est leur travail respectif. C’est le dispositif divan-fauteuil qui est le plus apte à laisser place aux associations libres et à l’attention également flottante, à l’abstinence et à la neutralité, grâce auxquelles ce qui est spécifiquement psychanalytique peut se déployer: la régression, l’infantile, la fonction du rêve, le statut du refoulement et de l’inconscient, la fonction du symptôme et la valeur accordée au transfert.

Pierre Fédida disait que la psychothérapie, lorsque c’est un psychanalyste qui choisit de la pratiquer, est une psychanalyse compliquée. Elle l’est car la désinstauration de la situation psychanalytique est un processus à l’œuvre de manière fréquente et souvent massive lorsque le face à face est préféré au divan. Dans ce contexte l’analyste a besoin de s’appuyer sur une solide pratique de la situation psychanalytique telle qu’elle s’expérimente dans le dispositif divan-fauteuil pour pouvoir faire confiance dans la méthode et maintenir la possibilité de sa restauration, la possibilité d’avoir accès aux rejetons de l’inconscient, actifs au niveau du moi, des répétitions, des symptômes.

On pourrait dire avec Lacan que «la psychanalyse est la cure qu’on attend d’un psychanalyste». Cette proposition me paraît exacte si l’on considère que «psychanalyse» est le nom du processus constant de réinstauration de la situation psychanalytique. Mais elle me paraît sous-estimer largement les processus de désinstauration que la pathologie de l’analysant oppose au processus psychanalytique comme des résistances à l’analyse qui peuvent être mobilisées chez l’analyste lui-même. Le psychanalyste n’existe pas, pourrait-on dire en paraphrasant Winnicott. Ce qui existe est le désir de l’analyste de procéder à la mise en chantier permanente de ce qui permet l’analyse, chez lui-même comme chez le patient. Si l’analyse met particulièrement en lumière le fait qu’on ne guérit pas tout seul, battant en brèche le fantasme mégalomaniaque de n’avoir besoin de personne dans le processus de guérison, fantasme si largement partagé, elle montre aussi que tenir la position psychanalytique n’implique pas nécessairement qu’une analyse ait lieu. Le fantasme mégalomaniaque n’est pas seulement l’apanage de l’analysant. Il est bon de rappeler que l’analyste n’est pas un roi Midas qui transforme tout ce qu’il touche en psychanalyse. Il faut être deux pour faire une analyse, il faut un analyste en position d’analyste et un analysant en position d’analysant. C’est pourquoi je ne pense pas qu’on puisse parler de psychanalyse en dehors d’un dispositif qui favorise la parole analysante comme la position d’analyste.

Tous nos patients ne peuvent pas occuper la position d’analysant. Cela implique le risque des associations libres et de la régression: perte de contrôle sur les pensées, contact avec l’hallucinatoire, espace pour le surgissement du fantasme… Bien sûr tout cela se construit et s’apprivoise. Mais pas toujours. Il arrive que cela ne doive pas se construire ni s’apprivoiser. Quand les angoisses du moi sont trop fortes, il est nécessaire de ne pas trop défaire ce qui a déjà tant de mal à se maintenir. La rencontre avec un analyste, qui tienne la position d’analyste, est alors, c’est ma conviction, ce qui peut permettre au mieux de traverser ces angoisses et l’aliénation qu’elles produisent.

Je pense que nous avons intérêt à reconnaître les différentes modalités de rapport à l’inconscient qui se déploient dans notre travail (divan, face-à-face, institution…). Autrement l’appellation «psychanalyse» risque de devenir une nomination générique sans signification propre. S’il ne faut qu’un psychanalyste pour qu’il y ait psychanalyse, la pensée de la «chose analytique» risque de s’en trouver amputée, de même que l’importance de la rencontre et du transfert, des positions analysantes de l’un et de l’autre, du cadre, de la méthode et des conditions d’instauration du processus psychanalytique.

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Questionnons maintenant non plus l’avant-coup de nos positions mais l’après-coup de ce qui a été. Qu’est-ce qui permet de dire qu’une psychanalyse a eu lieu? Cette question est particulièrement importante pour une association de psychanalyse qui a l’objectif d’agréer le parcours analytique individuel d’un candidat.

La cure personnelle est une expérience vécue dans le transfert. Si le processus transférentiel peut se présenter de manière discrète, comme la toile de fond qui accompagne le déroulement de la cure, il n’est pas sans se manifester à certains moments de manière plus accentuée, plus aigue, plus vive, plus riche en potentialités de transformation. Le fait transférentiel prend alors une connotation étrange, imprévue, parfois inquiétante : c’est le surgissement de l’événement au sein du processus, événement qui fait rupture, surprise, qui introduit une autre temporalité (un hors-temps) et une autre dimension (inconsciente). Tout d’un coup, comme disait Gribinski, «l’étranger est dans la maison».

Je conçois difficilement une analyse sans l’expérience de l’étranger et de l’étrange qui nous habite. Sans l’appréhension de l’expérience comme événement, comme surgissement, comme surprise. L’étranger se présente au travers de l’intrusion, c’est un intrus bienfaisant ou inquiétant, apaisant ou bouleversant, toujours saisissant.

L’interprétation psychanalytique replace l’étranger sur la scène infantile, car il est fait de l’étoffe de nos fantasmes. On a pu parler de «traversée du fantasme» pour définir l’analyse, cette formule garde aujourd’hui encore toute sa valeur. L’analyse est une expérience vécue dans le transfert de cette temporalité particulière de l’inconscient qui consiste à être hors-temps, qui est donc hétérogène au temps linéaire, qui est trace. Trace à la fois constituée d’énergie et de représentation, faite ainsi de matériaux différents, indestructible et cependant déplaçable. Faire l’expérience de la mise en forme, du surgissement d’un fantasme ou de l’analyse d’un fantasme constitué est l’expérience qui nous rapproche le plus de ces traces. Cela permet de reconnaître l’infantile et de nous en séparer.

Les psychanalystes anglais ont beaucoup mis l’accent sur la capacité de deuil comme terminaison de l’analyse. Et il est vrai que la séparation, la perte, le dessaisissement, voire le «désêtre», sont les enjeux majeurs de la fin de la cure. Je lierais volontiers cette capacité et ces mouvements à la traversée de la scène fantasmatique et, derrière elle, aux traces pulsionnelles qui nous constituent. C’est d’ailleurs le fantasme inconscient qui nous conduit à penser la vie psychique comme constituée de strates multiples et hétérogènes. C’est sa traversée qui favorise la mobilité psychique, la reconnaissance de la bisexualité et du narcissisme, de l’activité dans la passivité comme de la passivité dans l’activité, nous rendant plus accueillant à l’ouverture et à la différence.

Ainsi peut-on dire que l’événement en psychanalyse est la rencontre du hors-temps de l’inconscient avec le temps du présent de la rencontre transférentielle. A partir des événements dont est émaillée une analyse, chaque analysant construit une représentation du parcours psychanalytique accompli qui lui est propre, qui peut d’ailleurs varier d’après les périodes et les expériences de vie. Cette représentation en prise avec ces événements constitue le matériau vivant dont s’alimente le rapport constant que l’analyste entretient avec la dimension analysante, rapport ouvert, toujours en chantier.

Une manière de parler de ce qui fait qu’une analyse a eu lieu ce serait de considérer la représentation que l’analysant a pu se constituer, s’il a pu s’y appuyer et la mettre au travail, pour son profit et pour celui de ses analysants. On peut penser qu’occuper la position psychanalytique requière que le candidat ait touché aux différents strates de sa vie psychique grâce à l’expérience transférentielle et qu’il soit en mesure d’en communiquer quelque chose.

C’est le sens de la rencontre avec des membres du jury d’agrément dans le parcours du candidat.

Le jury est un lieu de grand investissement, de ce fait il est bien souvent la cible de contestations et d’insatisfactions. Pour une association il constitue un lieu essentiel non pas seulement pour l’agrément des candidats, mais pour leur formation. Le jury est un lieu de transfert et de ce fait un lieu où « quelque chose » peut se répéter, où l’inconscient peut s’ouvrir. Il constitue une possibilité, offerte au candidat, de remanier encore une fois la représentation de ce qu’a été le processus de son analyse et les événements qui ont fait de ce processus une analyse. Il offre une possibilité supplémentaire de perlaboration de ce qui, de l’analyse, est encore resté en souffrance, car toute analyse laisse des restes inanalysés plus ou moins conséquents. De ce fait, l’acceptation par le jury du candidat comme le fait de postposer l’agrément devraient être accueillis avec la même sérénité, comme une invitation à la perlaboration de sa propre analyse, tout seul ou avec un analyste. Le devenir analyste est affaire de désir inconscient et il faut en tirer les conséquences. Parmi ces conséquences, il y a le fait de considérer que même des collègues tout à fait valables, tout à fait répondant aux critères du règlement, puissent répéter quelque chose qui leur échappe et qui mérite d’être pris en compte. Le devenir analyste n’est pas une affaire de conformité au règlement, mais est une affaire de confrontation à l’étranger, à son intrusion et à ce qui est mis en œuvre pour l’accueillir, pou lui donner droit de cité (M. Torok).

Le jury est en fait dans une position médiane: il doit  tenir compte à la fois du règlement et du rapport à l’analyse. Le règlement de l’École Belge de Psychanalyse stipule que le candidat, lors de la rencontre avec le jury, « parle de son expérience de l’analyse, de son désir de travailler come analyste » et que le jury « apprécie s’il a suffisamment travaillé les questions du « devenir analyste » dans son analyse personnelle ». Ce qui est à apprécier ce sont une série de questions (culminant dans le désir de devenir analyste) et la mise au travail qu’elles ont engendrée durant l’analyse : leur capacité de susciter le trouble, d’inviter l’étranger, de bouleverser l’acquis ou d’apaiser ce qui semblait impensable ou inapaisable.

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L’expérience du travail de supervision est fondamentale dans la formation d’un analyste. C’est pourquoi notre règlement prévoit que l’accession à la qualité de membre implique un parcours de supervision chez au moins deux analystes.

La supervision est une modalité de travail où la dynamique du transfert et du maniement de la cure sont prises en compte, repérées et élaborées. Il s’agit d’une mise à l’épreuve de la position analysante de l’analyste dans une cure dont il a la responsabilité en présence d’un autre analyste qui est investi transférentiellement comme pouvant transmettre, questionner et élargir cette position.

Il s’agit encore d’un lieu privilégié pour repérer ce qui se joue dans une cure, pour mettre en question son propre fonctionnement d’analyste, pour interroger le rapport au savoir et être à même de suspendre son propre jugement, voire ses propres convictions. Au cours de cette rencontre, le superviseur témoigne du même questionnement en ce qui le concerne.

Sans épouser la conception de la supervision comme analyse quatrième proposée par J.-P. Valabrega [l’analyse quatrième est une théorie de la supervision qui vise à prendre en compte l’ensemble complet des figures et des personnes qu’y interviennent ainsi que leurs interactions visibles et cachées: l’analyste, l’analysant, l’analyste de l’analyste, en particulier], il est incontestable que l’analyse de l’analyste joue un rôle dans la position analysante que celui-ci peut, ou non, soutenir à tel moment d’une cure. La supervision a ainsi affaire à ce qui, de l’analyse de l’analyste, a été moins bien résolu. Le travail de supervision ne vise pas à analyser ces restes, ne vise pas à les interpréter, mais à les mettre en lumière, en laissant à l’analyste le soin de mettre au travail ce qui lui est signalé selon les modalités de son choix.

Lina Balestriere

 

 

 

Enkele bedenkingen

Karel Lambers

De werkgroep “de BSP-EBP vandaag” heeft twee componenten, de eigenheid van onze psychoanalytische vereniging en de actualiteit waar we ons in bevinden.

Zoals voor iedere psychoanalytische vereniging bestaat haar doelstelling hoofdzakelijk uit het overdragen en uitwisselen van kennis en ervaring (transmissie) naast de erkenning, toelating van leden.

Het eigene van BSP-EBP binnen het actuele is dan ook aan bod gekomen achtereenvolgens binnen de thema’s: de transmissie, wat is psychoanalyse, de psychoanalytische positie, de kuur (haar praktijk), de Jury…

Dit laatste brengt de voorafgaande thema’s binnen een interessant spanningsveld terug, zo bleek uit onze laatste vergadering van 10/01/12 en het schrijven van Luc Dethier in het verlengde ervan.

Binnen dit jurymoment dat tot toelating, erkenning leidt zal namelijk het eigene, het singuliere van het psychoanalytische worden bevraagd.

Het gaat dus ook over een erkenning van wat psychoanalytisch is voor de BSP-EBP en haar verhouding tot dit ‘ideaal’. Het paradox van het noodzakelijk (onbereikbaar) ideaal om het psychoanalytische te kunnen onderscheiden kwam in ons laatste debat erg naar voor, ook al vanuit de tekst van Lina die zich liet inspireren door een tekst van Pierre Fédida: ‘Les psychanalystes malades de la psychothérapie’ en zij schrijft: ” (…) Pour ce faire l’association psychananlytique a à soutenir un idéal, non pas cette forme d’idéal surmoïque qui inhibe, culpabilise et raidit les capacités inventives…”

In de tekst van Fédida wordt dat nastreven van het ideaal, binnen een psychoanalytische ervaring, beschreven in een spanningsveld van de noodzakelijke plaats die het symptoom moet krijgen en de mogelijke genezing/normalisering (als weerstand). Dus een zich radicaal bevinden buiten het medische model of adaptatie eisen van de gemeenschap maar wel met een eigen psychoanalytische vereiste (ideaal).

Essentieel hierbij is ook dat het een onderneming betreft met twee en dat de mogelijkheid om het (psychoanalytisch) proces te handhaven afhangt van de wisselwerking tussen beiden, patiënt en analyticus, ieder met (vanuit) zijn symptoom. Vaak blijkt dat de weerstand zich juist bevindt aan de kant van diegene die de psychoanalytische positie zou moeten handhaven ondermeer door de verleiding om de plaats van het ‘weten’ in te nemen.

In onze discussie rond de tekst van Lina is gebleken dat het moeilijk is om om te gaan met de paradox van het singuliere van de psychoanalytische ervaring (‘expérience’), als onbereikbaar ideaal en anderzijds de behoefte van het willen ‘institutionaliseren’, ‘waarborgen’, dankzij de theorieën, dispositieven… Dit bleek bijvoorbeeld i.v.m. de discussie die de term ‘cure type’ uitlokte of i.v.m. het opdelen in categorieën van psychoanalytische therapieën en het contradictoire gebruik van de betiteling ‘psychoanalyticus’.

Overigens komt uit al onze discussies die we hadden naar voor dat wat de BSP-EBP het meest zou (moeten) karakteriseren haar pluralisme zou zijn, (mede door het bi-culturele), of zoals Philippe Goossens schrijft: het eclectische, antidogmatische. Dat zou dan goed kunnen aansluiten bij het singuliere van het psychoanalytische en een noodzakelijk ethos die eruit volgt van een psychoanalytische vereniging om wat Luc Dethier noemt een “…un lieu en creux (chôra) où puisse avoir lieu une rencontre des pluralités d’analys(t)es” te zijn. Dit heterogene dat de BSP-EBP zou karakteriseren kan echter ook als een feitelijkheid (moeilijkheid) van coëxistentie van verschillende standpunten gezien worden. Het beleven hiervan als een meerwaarde in het psychoanalytisch denken stoot op weerstanden die zeker te maken hebben met vormen van idealisatie, het functioneren van een psychoanalytische vereniging, de verhouding tot de gemeenschap en haar eisen (‘evidence based’…).

Luc Dethier heeft het ook over de onvermijdelijke (noodzakelijke?) vergankelijkheid van de psychoanalyse, misschien noopt het verdringen van de dood, hier van de psychoanalyse, ook tot vormen van idealisatie die juist het leven beletten.

 

Quelques réflexions

Karel Lambers

Le groupe de travail ”EBP-BSP aujourd’hui” comporte deux composantes, la spécificité de notre association psychanalytique et l’actualité dans laquelle nous nous situons.

Comme dans toute association psychanalytique l’objectif essentiel est de transmettre et d’échanger connaissance et expérience (la transmission), outre d’admettre des membres.

La spécificité de l’EBP-BSP aujourd’hui a successivement été abordée dans les thèmes suivants : la transmission, qu’est-ce que la psychanalyse, la position psychanalytique, la cure (sa pratique), le jury…

Ce dernier point ramène les thèmes précédents dans un champ de tension intéressant, c’est ce qui est apparu lors de notre dernière réunion du 10/01/12 et dans son prolongement, un texte de Luc Dethier.

Le Jury dans son acte qui mène à la reconnaissance, à l’agrément, interroge en effet ce qui s’est passé de psychanalytique dans l’expérience que le candidat a à évoquer.

Il s’agit donc aussi d’une reconnaissance de ce qui est psychanalytique pour l’EBP-BSP et de son rapport à cet ”idéal”. Le paradoxe de la nécessité d’un idéal pour pouvoir distinguer ce qui est psychanalytique a été à l’avant-plan lors de notre dernier débat; c’est aussi ce qui ressort du texte de Lina inspiré par un écrit de Pierre Fédida: ”Les psychanalystes malades de la psychothérapie”. En citant Lina: ”(…) Pour ce faire, l’association psychanalytique a à soutenir un idéal, non pas cette forme d’idéal surmoïque qui inhibe, culpabilise et raidit les capacités inventives…”.

Dans ce texte de Fédida, l’idéal à tenir au sein d’une expérience psychanalytique est décrit dans le champ de tension de la place nécessaire à accorder au symptôme et la possible guérison/normalisation (comme résistance). Il s’agit donc de se situer radicalement en dehors du modèle médical ou des exigences adaptatives de la société, mais avec une exigence psychanalytique propre (idéal).

Il est essentiel de noter aussi que la psychanalyse est une affaire à deux et que la possibilité de tenir le processus du côté psychanalytique dépendra de l’interaction entre les deux, patient et psychanalyste, chacun avec (à partir de) son symptôme.

Au cours de ce débat autour du texte de Lina, manier le paradoxe du singulier de l’expérience psychanalytique en tant qu’idéal s’est avéré difficile. Comment institutionnaliser, garantir, se rapporter aux théories, aux dispositifs…

C’est ce qui est apparu dans la discussion que le terme ‘cure type’ a suscité ou dans celle autour de la subdivision en catégories de thérapies psychanalytiques et l’utilisation contradictoire de l’intitulé ‘psychanalyste’…

De l’ensemble de nos débats il ressort par ailleurs que ce qui devrait le plus caractériser l’EBP-BSP serait son pluralisme, ou comme l’écrit Philippe Goossens: ”l’éclectique, l’antidogmatique”. Cela pourrait bien s’approcher des qualités nécessaires d’une association psychanalytique qui se veut être en rapport, en résonance avec le singulier de l’expérience psychanalytique pour constituer ce que Luc Dethier nomme: ”(…) un lieu en creux (chôra) où puisse avoir lieu une rencontre des pluralités d’analys(t)es”.

Cet hétérogène (le bi-culturel y est pour quelque chose!) qui caractériserait l’EBP-BSP peut se limiter à une constatation de fait, un ensemble de points de vue différents. Par contre, pour en expérimenter la plus-value dans la pensée psychanalytique, on se heurte à des résistances qui ont certainement à voir avec des formes d’idéalisation, avec le fonctionnement d’une association psychanalytique, le rapport à la société et ses exigences (‘evidence based’…).

Luc Dethier fait bien remarquer la finitude inévitable (nécessaire?) de la psychanalyse. Peut-être que le refoulement de la mort, ici de la psychanalyse, contraint à des formes d’idéalisation qui, justement, empêchent la vie.

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Sur la supervision

Luc Dethier

J’estime que la position de Lina dans sa dernière partie sur les supervisions mérite à tout le moins d’être interrogée. La lecture de Moustapha Safouan (« Jacques Lacan et la question de la formation des analystes »), de l’ouvrage collectif « La pratique des cures contrôlées ou supervision » (n° 31 de la revue « Etudes Freudiennes ») et de la revue « Oxymoron » (revue en ligne) me pose question (et c’est peu dire) quant à cette manière de voir une institution psychanalytique. D’entrée de jeu je dirai que je ne suis pas, comme tel, opposé aux supervisions, mais opposé à son inscription obligatoire dans un cursus d’Ecole.

Florilège de quelques extraits :

Historiquement, dès que la formation psychanalytique a commencée à être réglée par les instituts d’enseignement de la psychanalyse, l’analyse appelée didactique a été considérée le paradigme de la formation du psychanalyste, à coté de la supervision et de la fréquentation des séminaires sur la théorie psychanalytique. La supervision était alors un élément obligatoire de la formation du psychanalyste, comme elle l’est encore dans les sociétés psychanalytiques affiliées à l’International Psychoanalytical Association (IPA).

Lacan a proposé qu’on repense intégralement tous les dispositifs qui ont un rapport avec la formation psychanalytique. Il a formulé, comme dans un mot d’esprit, qu’il n’avait jamais parlé de la formation du psychanalyste, mais toujours des formations de l’inconscient.

A été exclue la notion de supervision obligatoire dans la formation psychanalytique. Quelques uns ont même cru que Lacan s’opposait à la supervision, ce qui n’est pas vrai, puisqu’il a donné des supervisions jusqu’à la fin de sa vie. La supervision n’a pas perdu sa fonction, mais elle a été accueillie dans un dispositif de formation plus libre, dans lequel le candidat à psychanalyste peut la chercher selon ses nécessités personnelles, sans avoir besoin de se soumettre à un protocole rigide qui, en fin de compte, ne fait que cacher pour lui-même ses insuffisances.

En d’autres mots, dans le modèle universitaire de formation, le candidat peut s’aliéner dans l’illusion de pouvoir résoudre les problèmes inhérents de sa formation en suivant le protocole selon lequel pour se former il faut certains nombres d’années d’analyse, un certain nombre de fois par semaine, un certain nombre d’années de supervision et de séminaires, sans d’autres questionnements personnels. On voit tout de suite que le modèle de formation offert définit déjà un profil de candidat à psychanalyste qui le cherche: la stérilité régnante.

Je considère que la supervision extrait toute sa portée et son importance du fait qu’elle représente un symptôme de la structure de la formation psychanalytique et, donc, la rendre obligatoire implique escamoter les problèmes qu’elle indique.

Je conclus sur une dimension de la supervision qui a été très rarement observé: l’analysant comme premier superviseur. Cette notion peut être épinglée dès les prémices de l’expérience analytique, quand Freud a entendu sa patiente Emmy von N. lui demander de la laisser raconter ce qu’elle avait à lui dire.

2) Jean-Michel Vives (in « Oxymoron »): « l’analyse de contrôle: une façon de ne pas oublier » paru dans Oxymoron, 2, mis en ligne le 19 juin 2011, URL http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3248. :

Si Freud avait introduit à un moment de l’histoire de la psychanalyse l’idée qu’il ne suffit pas d’avoir été analysé pour être analyste, il avait introduit, pour compléter cette expérience princeps, la notion de formation (Ausbildung), formation plus proche de l’idée d’une interrogation que de la notion de modèle. Dans la notion de formation avancée par Freud était présente le souci d’un compagnonnage, la nécessité d’aider le sujet à se dégager d’identifications trop aliénantes à l’analyste et de tout surmoi institutionnel. La formation n’impliquait pas la duplication, le modèle, or comme on peut le voir dans le rapport d’Eitington, très vite, la notion de modèle a prévalu. On le sait, ce type de relations n’est pas très analytique. En fait, on pourrait même dire qu’il est foncièrement anti-analytique, parce que cette pratique impliquant la conformité à un modèle introduit, postule, favorise et institue une relation aliénante.

Quand nous donnons une interprétation trop pédagogique, nous imposons à l’analysant notre langue, nous le mettons au pas d’une élaboration qui n’est pas la sienne  et nous le forçons à s’en remettre à la pensée d’un autre.

  • Jean-Louis Rinaldini, «Le contrôle: un art de la mise en cause», paru dans Oxymoron, 2, mis en ligne le 16 juin 2011, URL: http://revel.unice.fr/oxymoron/index.html?id=3227.

Autrement dit, si le contrôle au sens communément admis, se déroule sous les auspices d’une règle du jeu, c’est-à-dire que si le désir du contrôleur est repérable, c’est-à-dire si son désir relève d’une posture qui est par exemple de soutenir l’institution psychanalytique ou d’enfanter des analystes, alors tous les jeux de leurre sont permis. Le contrôlé pourra déployer tout son talent à cerner le désir de l’analyste puisqu’il serait repérable, et puis devenir semblable à l’objet du désir de cet analyste. Avec le risque qu’à devenir semblable du semblable rien ne l’assurera qu’il ne fait pas semblant.

A côté de ces réflexions, en voici d’autres tirées de la revue Etudes Freudiennes:

1) Conrad Stein:

* p. 10: « Mais je tiens que, psychanalystes ou contrôleurs, nous ne sommes pas des pédagogues »

* p. 11-12: « La pesée d’une situation d’apprentissage, faisant l’objet d’une constante évaluation, vient donc s’ajouter au fait qu’autorisé par une instance extérieure, le candidat n’est pas en position de savoir dans quelle mesure il s’autorise de lui-même. Aussi serait-il illusoire de s’engager dans une étude de la pratique des cures contrôlées sans s’attarder sur la pesée des exigences d’ordre institutionnel. […] Un collègue qui exerce des responsabilités de haut niveau au sein de l’API faisait état de la grande différence qu’il observe dans le déroulement des cures de contrôle par lui pratiqués selon qu’ils sont libres ou autorisés »

* p. 16: « Les justifications en vue de faire admettre son caractère indispensable sont devenues de plus en plus confuses, ténues et contradictoires. […] L’exigibilité du contrôle en est venue à faire l’objet, de la part des vétérans comme des débutants, d’un large consensus étranger à toute référence aux exigences des instituts de formation et étranger, sauf exception, à toute raison. […] Ainsi détaché de la référence à l’institution, le consensus dont le contrôle fait l’objet a-t-il pris le caractère d’une idéologie ou, pour dire les choses plus simplement, d’une croyance »

* p. 18: « En vérité – j’ai eu plus d’une fois l’occasion de le dire et je ne suis pas le seul – le patient est dépossédé de son analyse lorsque, dans son intérêt, on croit devoir la réifier pour en faire l’objet d’une formation »

* p. 20: « L’analyse est toujours celle de celui qui dit »

* p. 25-26: « Le recours à des tiers n’implique pas nécessairement une demande de prise en charge telle que le dévoilement de sa signification soit attendue de ces tiers. […] Il résulte qu’aucune procédure spéciale ne saurait être considérée comme une condition de la transmission de la psychanalyse »

* p. 53: « Comment pourrions nous oublier que certains de nos collègues sont devenus psychanalystes sans avoir jamais fait de contrôle? Tel est d’ailleurs en un sens mon propre cas. […] Voilà qui aurait pu suffire à prouver que la procédure n’est pas indispensable – ou irremplaçable – et que par conséquent elle ne saurait être exigible »

* p. 101: « Je n’avais pas toléré le discours de la maîtrise, discours mortifère s’il en est, prenant le patient comme objet d’une investigation positive »

* p. 106: « [On] a dit et répété […] que j’ai un doute quant à l’utilité du contrôle alors que ce que je conteste c’est son exigibilité. […] Dire que le contrôle n’est pas une condition nécessaire à la transmission de la psychanalyse ne préjuge en rien de son intérêt et de son utilité »

* p. 111: « celui qui, faute d’avoir un contrôleur, en vient occasionnellement à parler des séances de l’un ou l’autre de ses patients durant les séances qu’il poursuit avec son psychanalyste, n’éprouve habituellement rien de semblable à cette pesée qu’exerce assez souvent le contrôle »

2) Maud Mannoni (p 30): « La place du mort que risque d’occuper le patient dans les cas où le contrôleur fait de ce patient son affaire personnelle. […] La question: qui parle à qui? demeure l’axe autour de qui la supervision s’ordonne »

3) Nathalie Zaltzman (p. 48): « Il choisit le contrôle comme seul détour momentané possible pour reprendre quand même le fil de sa rencontre ratée avec l’analyse, mais dans l’évitement de son analyse »

4) René Tostain (p58): « dans ce creuset qu’est la situation de contrôle, où il y a beaucoup de monde, je vois quatre personnes: il y a l’analyste de la personne qui vient en contrôle, celui qui vient se faire contrôler, le patient – on en parle à peine mais il existe quand même – et le dernier larron, le super analyste qui est là pour dire comment ça se passe. Je suis content de voir qu’on ne sait pas très bien ce qu’on fait dans toute cette affaire »

5) Monique Masson (p. 110):  » Que penser de la situation où un analysant, objet ou prétexte de la supervision, répète à plusieurs reprises à son analyste contrôlé « il y a quelqu’un derrière vous »; […] Et que penser à l’inverse d’une situation où un patient objet d’un contrôle […] fit un passage à l’acte aboutissant à l’interruption brutale de son analyse quelques jours après la fin de la situation de contrôle en groupe de son analyste »?

6) Danielle Margueritat (p. 111): « lorsque mes deux contrôles se sont terminés je me suis dit par rapport à l’un d’eux: « enfin seuls » alors que, pour l’autre, je suis passée par une phase de total désinvestissement du patient et de son analyse »

7) Alain de Mijolla (p. 130): « C’était au temps où la pudique « supervision » n’avait pas remplacé « le contrôle ». Avons-nous aujourd’hui vraiment échappé par cette substitution de termes au risque de passer de « l’analyse de contrôle » au contrôle de la psychanalyse ».

Après ce florilège de citations j’en viens donc à penser (et je le répète, j’ai déjà fait part de toute cette réflexion, non seulement lors de mon passage à la reconnaissance d’analyste à mes deux analystes rencontrés mais aussi lors des journées cliniques d’Hélecine il y a trois ans) que l’exigibilité institutionnelle du contrôle me paraît un geste de maîtrise de la dite institution, qui ne peut que stériliser l’inventivité (donc la fécondité des errements et autres erreurs des analystes) de l’analyse. Qu’on l’appelle contrôle ou supervision ça reste une façon pédagogique, scolaire, de transmettre la psychanalyse, dont certains peuvent semble-t-il en retirer un bénéfice, mais qui ressortit avant tout, au fond, quand elle est rendue obligatoire, à la nécessité de réassurance et de garantie, tant pour les analystes en supervision que pour leurs superviseurs (dont le supplément de narcissisme dû à cette position de « transmetteur » fait bien évidemment partie). Je voudrais aussi ajouter que jamais depuis quinze ans je n’ai entendu une proposition de débat à ce sujet, et que j’ai été étonné de l’absence de réflexion quelque peu argumentée sur le contrôle, hormis sa sempiternelle invocation réflexe face à un danger halluciné de mettre sur le marché de l’analyse des analystes charlatans (je repense à ce mot d’Isabelle Stengers, suite à la parution du « Livre Noir de la Psychanalyse », qui s’écriait quelque chose comme: « rendez nous nos charlatans ! »), et de faire de l’Ecole une institution peu sérieuse, faillissant à sa mission de transmettre la psychanalyse comme il se doit – et le doit-elle? La transmission est-elle une entreprise? (voir encore à ce sujet les échanges fructueux entre Conrad Stein et Victor Smirnoff, pp. 112-113). Et si oui la supervision est-elle l’unique rempart contre une absence de transmission?) En un mot comme en cent, je dirais donc: il me semble que l’Ecole Belge de Psychanalyse, pour des raisons proprement psychanalytiques, se devrait de rendre institutionnellement la supervision incontrôlable…

***

ANNEXES

Annexe I

Spécificités de la psychanalyse et de sa transmission

Lina Balestriere

Septembre 2010

                                                                 … la dispersion qu’impose à notre rapport avec le  langage et l’inconscient la vitalité même de la pensée psychanalytiqueet des liens dont sont parfois capables les analystes entre eux.

                                                                     Le «langage de l’inconscient» est transversal aux frontières de la veille et du sommeil, de la fantaisie éveillée et du rêve, du cauchemar et du délire, du normal et du pathologique, de l’amour et de la passion, du comique et de l’esprit, de l’humour et de la mélancolie, de l’enfant et de l’artiste…

J. Florence, «Dispersion de l’inconscient»,w.e. de l’École 2010

 

                                                                     Je ne crois pas en un éclectisme dans lequel on rassemblerait les éléments intéressants de diverses théories en une synthèse supérieure. Mais j’ai foi en la force libératrice d’une confrontation de modèles « incompatibles ». Il faut se plonger profondément dans un seul modèle, mais être ensuite prêt à lâcher toutes les certitudes ainsi acquises, ce qui se produit, à mon avis, si l’on se plonge ensuite dans une autre perspective. Cela contribue à la réalisation d’une position souhaitable/souhaitée de «non-savoir» (Lacan), «no memory/no desire» (Bion) de l’analyste.

                                                                                  Jan Cambien, «Signification actuelle de Klein et Bion au sein de l’Ecole Belge de Psychanalyse», w.e. de l’Ecole 2010

 

J’aimerais continuer le propos engagé au we de l’École de juin dernier et tenter de préciser quelles sont, selon moi, aujourd’hui, les spécificités de la psychanalyse, celles qui sont le plus étroitement en relation avec l’association psychanalytique. Je pense que c’est le partage, le débat, voire la controverse autour des conséquences des spécificités de la psychanalyse pour l’institution psychanalytique qui définissent la singularité d’une association, aux yeux de ses propres membres et aux yeux de l’extérieur.

Le we de juin a apporté un nombre important d’éléments essentiels pour avancer dans cette question. J’ai été heureusement frappée à la fois par la différence de style et d’approche des différents orateurs et par la convergence du positionnement quant à l’essentiel, ou, mieux, quant à ce qui me paraît être l’essentiel : le refus de l’unique et de l’univoque (le modèle unique, la conception univoque de l’inconscient, l’argument d’autorité, l’appui sur les certitudes). Ce refus se traduit par le fait de privilégier un certain nombre de termes. J’ai déjà cité grâce aux deux extraits que j’ai mis en exergue la dispersion, la transversalité, la situation aux frontières, l’affirmation à la fois de la différence radicale (l’incompatibilité) et de la confrontation. J’ajouterai les termes que j’ai relevés dans mes notes : l’hétérogène, le métissage, la bordure, la fonction de bord, la position de signifiant flottant.

Nous sommes une École qui s’intéresse aux bords et aux frontières. Sans doute notre bi-communautarisme nous y prédispose, mais je ne pense pas que celui-ci en soit l’origine. Je serais plutôt tentée de penser que seule une association intéressée par les bords et les frontières pouvait et peut soutenir le pari de la différence communautaire en son sein dans notre Belgique d’aujourd’hui ! En ce qui me concerne, cet intérêt, dans lequel je me reconnais profondément, plonge ses racines dans la manière dont J. Schotte m’a enseigné à lire Freud et Lacan, dans son attention à repérer les mouvements conceptuels, les mouvements au sein même d’un concept, le parcours, le va-et-vient, le circuit. J. Schotte était cependant plus tenté que l’École qu’il a fondé avec d’autres, la nôtre, à une possibilité de synthèse. Comme Jan, je ne crois pas à une synthèse supérieure. La psychanalyse est mouvement, ce que Denise et moi-même avons souligné au we, un mouvement qui ne se referme pas sur lui-même, mais se poursuit, s’arrête, se relance en circuit ouvert et en parcours périlleux. Je note aussi, dans l’exposé de Jan Cambien au we de juin dernier, les termes de confusion, incertitude, inversion de toutes les valeurs, chaos comme prix à payer pour l’ouverture et la confrontation. Et cette phrase dans l’exposé de Jean Florence: «Tirer toutes les conséquences de ceci (que l’inconscient soit transversal aux frontières) est fabuleux et angoissant, pénible et éclairant». Le modèle unique rassure, la mise en tension est inconfortable, angoissante, chaotique.

Nous tentons de ne pas éviter l’angoisse. R. Devisch n’a parlé que de cela au we dernier. L’indicible, l’ombre, le réel: quelle place, non mortifère, leur accorder, de quelle folie l’analyste ou l’anthropologue doivent-ils faire preuve pour s’y coltiner? Nous sommes plusieurs à penser que c’est là, dans ces zones sans mots, dans ces zones traumatiques, que l’analyse est irremplaçable et qu’est indispensable l’analyse poussée de l’analyste, continuée par l’auto-analyse permanente.

J’aimerais maintenant reprendre théoriquement deux points : la confrontation de registres incompatibles et la fragmentation de l’unique comme legs importants et féconds de la construction par Freud de la théorie, de la pratique et de la transmission de la psychanalyse.

Commençons avec l’incompatibilité. Jan posait des questions importantes : la psychanalyse est-elle science ou art? Est-elle essentiellement pratique du transfert? Vise-t-elle le non-savoir et no memory/no desire? Mais alors quelle place accorder au savoir? Je pense, comme d’autres, que la psychanalyse est la résultante de la tension jamais résolue entre deux pôles largement incompatibles et en opposition irréductible entre eux: le pôle de la science et celui de l’art, celui du transfert et celui du cadre, celui du savoir et celui du non-savoir, celui de la transmission et celui de la filiation.

Je vais essayer d’expliciter. J’ai trouvé intéressante la formulation de la différence entre science et art en termes d’information. Je l’ai trouvée en lisant un psychanalyste italien, Francesco Napolitano, qui a écrit un livre qui m’a beaucoup intéressée et qui m’a inspiré certains des développements qui vont suivre, La filiation et la transmission dans la psychanalyse. Le propre de l’information, nous rappelle-t-il, est qu’elle peut être comprimée. Si l’information «x» comporte un nombre «n» de signes, une information est dite comprimée si elle transmet la même information avec un nombre «y» de signes inférieur à «n». Ce qu’une science affirme peut toujours être comprimé, il suffit de penser à la mathématique, à la physique, à la logique. Le langage formel permet de transmettre de manière univoque et efficace ce que le langage naturel communiquerait avec beaucoup de mots et de développements. Dans l’art, au contraire, l’information ne peut être comprimée. Le plus petit nombre de notes d’une symphonie de Beethoven ou le plus petit nombres de mots d’un chant de la Divina Commedia est exactement égal au nombre des notes que comporte la symphonie de Beethoven ou de mots que comporte un chant de la Divina Commedia sous peine de changer totalement la symphonie ou le chant. En psychanalyse, le maniement du transfert peut être conçu comme un ars interpretandi, en tout cas comme une création qui implique surprise et saisie du moment opportun, davantage proche de l’art que de la science. Par contre la métapsychologie freudienne se veut scientifique, et elle l’est, elle réussit à perlaborer la part nécessairement fantasmatique du désir de théoriser en théorie rigoureuse et partageable. Vues sous cet angle, l’art de manier le transfert et l’interprétation, incompressible, et la sorcière métapsychologique, compressible, sont les deux polarités conjointes et incompatibles de la psychanalyse. Cela est vrai aussi dans le domaine de la transmission de la psychanalyse. Francesco Napolitano nomme les deux registres présents dans la transmission : la filiation et la transmission. La filiation est ce qui se transmet grâce à l’analyse personnelle de l’analyste, la transmission est ce que celui-ci fait siens de la théorie analytique, du courant dans lequel il s’inscrit, de l’association à laquelle il appartient. Or ce qui est transmis par filiation analytique au travers de l’analyse personnelle est incompressible, alors que la transmission psychanalytique, dans son versant théorique et institutionnel, est du côté du compressible.

Nous avons donc, au sein de la pratique psychanalytique comme au sein de l’institution psychanalytique une tension conflictuelle permanente entre deux polarités. C’est bien inconfortable, cette tension conflictuelle, mais elle est précieuse. Et à plus d’un titre: elle nous protège du mépris envers la métapsychologie, considérée par les tenants de la primauté du transfert et de l’interprétation comme un échafaudage encombrant et inutile, comme elle nous protège de l’empirisme aveugle ou de l’abstraction désincarnée qui sont si tentants pour les tenant d’une psychanalyse scientifique. En tant qu’institution psychanalytique, elle nous protège du mépris voué à l’enseignement dans la transmission de la psychanalyse, qui va souvent de pair avec le soutien de la primauté du transfert de travail dans le processus de formation. Sur l’autre pôle, elle nous protège d’une transmission de la psychanalyse en cursus trop balisé, trop cadré, trop standardisé et préétabli.

La transmission de la psychanalyse est transfert et savoir. Ou plutôt est «savoir» enraciné dans le transfert, dans l’expérience de transfert de sa propre analyse ainsi que dans le transfert de travail qui se noue entre analystes, et « savoir » enraciné dans l’ « institution », dans le savoir consigné par des générations d’analystes et par celui qui est actif dans le champ où prend place l’association à laquelle on appartient. Entre l’un et l’autre, entre filiation transférentielle et transmission de savoir, il y a incompatibilité: je tiens à le souligner à nouveau, car l’incompatibilité a un coût psychique, personnel et institutionnel. Bien de conflits institutionnels et de scissions ont eu comme toile de fond une accentuation de l’un ou de l’autre pôle, justifié par le fantasme de résoudre cette tension, d’intégrer ces deux pôles ou d’en privilégier un seul, ce qui garantirait la meilleure formation possible des analystes. Au lieu de rêver à un processus qui garantirait la transmission de la psychanalyse, prenons acte de ces deux modalités et essayons de les penser de manière à tolérer la tension que leur irréductibilité ne manque pas de susciter.

Il ne m’est pas possible dans ce cadre de déployer les coordonnées qui me paraissent importantes pour penser les deux registres qui nous occupent. Je vais seulement énumérer le champ que Napolitano assigne à chaque registre, à charge d’y revenir si le désir d’approfondir se manifesterait. La pensée de Napolitano est dense, elle s’appuie à la fois sur une analyse de la naissance de l’institution psychanalytique à partir essentiellement des Minutes et sur divers apports, notamment une réflexion sur la paideia grecque et sur le passage de l’Académie de Platon au Licée d’Aristote. Il y est question en grande partie de la différence entre l’oral et l’écrit et l’univers, voire la civilisation, que chacun de ces deux registres favorise. Pour la psychanalyse, on retiendra la différence entre l’ouïe et la vue, entre la voix et le geste de l’écriture, entre la présence et l’absence, entre la parole, toujours plus ou moins obscure, polysémique, surdéterminée, énigmatique, traumatique ou salvatrice et le signe écrit, clair, précis, littéral. La parole dite, écoutée et entendue est irrémédiablement différente de la parole écrite et lue. On devient ce qu’on entend alors qu’on n’est pas ce qu’on lit. Cela indique que le conflit entre l’oral et l’écrit, l’entendre et le voir a des retombées majeures au niveau des processus d’identification et de désidentification, pour l’analyste, pour les analystes entre eux et pour l’institution psychanalytique à laquelle ils appartiennent. De plus on retrouve la même tension au sein de l’institution, qui est censée à la fois soutenir la filiation, être garante de la tradition orale mais qui en même temps incarne tout le poids et le prix de la tradition écrite.

Mais c’est cela la psychanalyse si on l’envisage sous l’angle de la transmission: «savoir» oral du transfert et «savoir» écrit de la pensée théorique.

Et la psychanalyse sous l’angle de la pratique? Elle est aussi double, elle est transfert et elle est divan. Je n’ai jamais qualifiée de psychanalyse un travail psychanalytique que j’ai mené en face à face, jamais depuis plus de trente ans. J’ai toujours trouvé surprenant l’élargissement, et parfois la revendication de l’élargissement, de ce que psychanalyse veut dire. Comme si la psychanalyse reposait entièrement sur la présence de l’analyste et sur son entendement. Cette position, à n’en pas douter, est confortable et narcissiquement valorisante. L’unique trait rassure et évite le conflit, la confrontation, le doute, l’angoisse, la mise au travail de nos résistances. Or, il n’y a pas de trait unique qui définisse l’analyse, à quelque niveau que ce soit. Ici, encore une fois, il y a une tension conflictuelle entre ce qui relève de l’analyste et ce qui ne lui appartient pas mais est produit par le dispositif, entre le transfert et l’analyse du transfert, entre la parole et ce qui lui donne sa pleine puissance, à savoir la régression favorisée par le divan. Nous connaissons tous combien le passage sur le divan change bien souvent fondamentalement la donne: ce qui semblait tranquille devient orageux, le flot de parole devient silence sidéral, etc. A chaque fois c’est la régression qui dicte la transformation. Du coup le psychanalyste n’est pas seulement le produit d’une filiation, d’une transmission et du désir de s’avancer sur ses propres pas, il est aussi quelqu’un qui a pris cette place auprès de quelqu’un d’autre dans une situation où est laissée au divan sa fonction de mobilisateur de la régression. Loin de moi de nier qu’un travail psychanalytique puisse se faire en face à face ou dans d’autres contextes cliniques, ou que parfois le face à face est davantage indiqué que l’analyse. Loin de moi de poser une quelconque hiérarchie entre travail psychanalytique et psychanalyse, je pratique moi-même largement les deux. Mais ce prix que nous accordons au travail psychanalytique ne doit pas nous amener à dénier que la psychanalyse inclut le divan, pleinement et fondamentalement. La psychanalyse est parole prononcée sur le divan et maniement des conséquences qui en découlent. C’est le dispositif divan-fauteuil qui réalise pleinement cette tension dont je n’ai pas arrêté de parler et qui constitue la spécificité de la psychanalyse. Le psychanalyste est alors celui ou celle qui se confronte à cette tension, côté divan comme côté fauteuil.

Il me paraît opportun de le souligner fortement à un moment où l’accentuation de l’axe transférentiel de l’analyse risque d’amputer celle-ci de l’un de ses registres.

Il n’y a pas d’unique trait qui puisse définir la psychanalyse, disais-je. En termes métapsychologiques, cela peut s’appeler son axe paternel. C’est la position que j’ai soutenue de mon livre «Freud et la question des origines», dans le chapitre que j’ai écrit pour sa 3ème édition intitulé «Le père, opérateur pour une pensée effective».

Dans ce chapitre je souligne combien le père est écart, séparation et que cet écart, cette séparation sont d’abord à l’œuvre à l’intérieur de la représentation paternelle elle-même. La représentation «père» est ce qui reste de la traversée de l’unique: tour à tour, l’ancêtre inengendré, le père tout phallique, le père castrateur, le père protecteur, le père fondateur… Je mets en lumière dans ce chapitre combien le «père» ne peut pas se penser unitairement, mais qu’il faut au moins deux pères, deux noms du père, pourrait-on dire, pour inscrire la représentation psychique du père. N’étant pas unitaire, il permet la sortie de la problématique de l’élection et du nom qui la porte. Le nom porte l’élection car il est fondamentalement magique du fait de la tendance de la pensée à se sur-évaluer. Par rapport au nom, magique et narcissique, le «père» est cet opérateur qui permet de délimiter la toute puissance de la pensée. C’est pourquoi déconstruire le nom équivaut à déconstruire la pensée lorsqu’elle se donne pour unique, dans l’excès, toujours redoutable, propre au «narcissisme intellectuel». Après ce rappel, inévitablement trop condensé, de l’ossature du chapitre sur l’effectivité de la représentation «père», je vais me permettre de vous lire quelques conséquences qui me paraissent importantes pour mon propos de ce soir. Il s’agit en fait de la fin du chapitre en question. «Qu’en est-il pour le psychanalyste actuel du nom de Freud ou de Lacan, de Mélanie Klein ou de Bion? Qu’en est-il du rapport de l’analyste à la théorie qu’il élit et de laquelle parfois il se sent l’élu? L’histoire du mouvement psychanalytique nous fait mesurer la puissance ravageuse du nom lorsqu’il se veut unique, engendrant par cette unicité la passion de l’élection et la haine guerrière qui l’accompagne. La psychanalyse, traversée de part en part par le «père», est pourtant loin d’être à l’abri de la surévaluation de la pensée, en particulier de celle qui se dépose, de manière privilégié, dans le nom. C’est que l’effectivité du père, transmise par la théorie, a à se reconquérir pour chaque psychanalyste. La nécessité de la décision « en faveur de ce qu’on nomme les processus intellectuels supérieurs », en faveur d’une pensée effective et non magique, requiert un travail individuel d’appropriation qui passe par l’analyse de ce qui a tendance à s’ériger en absolu. C’est ce que la notion de «père» laisse en héritage au psychanalyste: la mise en chantier permanent de ses idéalisations, de ses élections, dans son rapport à la théorie, à ses maîtres, aux sociétés auxquelles il appartient.

Mais l’élection concerne aussi le champ de l’exercice de la psychanalyse. Nous écoutons des mots, nous prêtons attention à l’enchaînement des pensées, nous entendons des récits, qui relatent des événements dramatiques, traumatiques, particulièrement injustes, révoltants, condamnables. Le risque est grand d’être séduit par un mot, une pensée, un événement. Le risque est grand d’élire un mot, une pensée, un événement en clef de voûte du fonctionnement psychique de l’analysant que nous écoutons. L’engouement actuel pour l’étiologie traumatique, pour le narcissique aux dépens de l’oedipien, pour l’archaïque aux dépens du névrotique, peut être lu comme répondant à ce penchant au rétrécissement vers l’unique qui rassure et identifie. Jadis l’érection de l’oedipien comme seul axe de l’analyse pouvait répondre à ce même penchant. Mettre au travail ses propres pensées et leur tendance à l’excès, ses propres théories et leur prétention à la vérité, son propre entendement et son penchant à la sélection ou à l’élection, prendre la mesure du fait que la pensée est d’abord sexuelle comme est sexuelle la théorie, tel est l’apport de la notion de «père» pour le psychanalyste. Le père comme entre-deux, l’un et l’autre, comme étranger et nom propre, comme meurtre et réconciliation, comme toute puissance et effectivité, comme effectivité née de la toute puissance».

Et pour finir je ne résiste pas au plaisir de vous citer un passage du livre de René Major «La démocratie en cruauté» auquel j’ai déjà fait allusion au we de juin et qui dit d’une manière précise et à la fois poétique cette tension vivante et féconde qui caractérise la psychanalyse. Il est question des figures de l’inconditionnalité dans la pratique analytique. Voici le passage: «Si je devais donner des noms à ces figures, ils seraient tous en forme de paradoxe ou d’oxymores, comme l’intime extériorité, la prévision imprévisible, l’impouvoir du pouvoir, le devoir sans dette, l’intérêt désintéressé, l’inconditionnel sans souveraineté. L’analyste offre, en effet, à l’arrivant, à tout arrivant qui le sollicite et à qui il ouvre sa porte, une hospitalité rare».

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[1] Voir textes en annexe

[2] S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, 1920.

[3] J. Florence, Y a-t-il une génération d’analystes ?, 2010.

[4] Cf. entre autres G. Gabbard, Th. Ogden, Devenir psychanalyste, L’année psychanalytique internationale, 2010.

[5] Le lecteur intéressé trouvera un développement de cette question dans mon livre Freud et la question des origines, 3ème édition revue et augmentée, De Boeck, 2008, notamment le chapitre « Le « père », opérateur pour une pensée effective », pp.181-186.

[6]S. Freud (1927), L’avenir d’une illusion, Quadrige-PUF, Coll. Grands textes, 1995, pp. 61-62.

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