Dégagement, au cours de la cure et par l’écriture, des pulsions de vie enfouies dans un héritage traumatique – Janine Altounian

J’aimerais dans cet exposé montrer, par un exemple personnel, comment des pulsions de vie enfouies dans un héritage traumatique peuvent, sous l’effet de la cure et de l’écriture, émerger et exercer leur action en fidélité à l’injonction d’ascendants, rescapés d’un désastre. Ce fut étrangement, lors d’une récente invitation à parler dans le cadre de Journées intitulées « Inadmissible pulsion de mort »[i], que j’éprouvai le besoin de mettre au contraire en évidence la manifestation des pulsions de vie au cours du travail analytique. J’avais en effet d’abord vécu cette invitation comme s’il y avait eu erreur sur la personne: Je n’étais pas psychanalyste, j’avais écrit en analysante, à l’intersection de l’histoire, de la littérature et de la psychanalyse, une expérience de transmission traumatique qui ne se référait que sommairement aux théories analytiques et qui, d’ailleurs, témoignait plutôt de la pulsion de vie. L’évolution de mon écriture[ii] pouvait même illustrer un certain type de cas clinique soumis aux psychanalystes. Je m’aperçus pourtant, en accordant plus d’attention à la formulation: « Inadmissible pulsion de mort », que celle-ci pouvait, en fait, être comprise comme désignant la justification et le sens même de mon travail d’élaboration depuis de nombreuses années: la pulsion de mort n’avait pas été, pour moi, « admissible ».

Ma compréhension tendancieuse de ce libellé entendait évidemment ici « inadmissible /admissible/admettre » au sens propre, au sens que Freud attribue au verbe aufnehmen/ prendre en soi, admettre, accueillir quand, dans Lhomme Moïse, il décrit justement les effets du trauma:

«  Les effets du trauma sont de deux sortes, positifs et négatifs. Les premiers sont des efforts pour remettre en vigueur le trauma, donc pour remémorer l’expérience vécue oubliée […] Ils peuvent être accueillis dans le moi dit normal et lui conférer en tant que tendances constantes de celui-ci, des traits de caractère immuables »[iii]

Mon travail a donc consisté à ne pas « admettre » en tant que tels les effets de la pulsion de mort à l’œuvre chez tous ceux auprès de qui j’ai vécu mon enfance, des survivants au génocide arménien de 1915 perpétré sur le versant oriental de la Grande Guerre, cette première guerre mondiale qui inspira à Freud ses « Actuels sur la guerre et la mort » et, par la suite, le dualisme pulsionnel de sa seconde topique. Chargée d’une trop lourde dette envers ces revenants d’un envers du monde terrifiant, j’ai dû porter les terreurs qui les habitaient à ce « divan » freudien dont j’avais du reste remarqué avec émotion dans les reproductions du beau livre : La maison de Freud Berggasse 19 Vienne[iv], la ressemblance étrangement familière avec le divan oriental et chaleureux de ma grand mère. (Vous voyez déjà se profiler chez notre analysante un transfert positif, de même qu’un penchant à traduire une culture en une autre, par amour des deux, et à ouvrir ainsi le berceau de ses nostalgies aux plaisirs de la recherche).

Le poids mortifère de cette dette aux parents et à leurs chers disparus, bien trop présents en moi, me faisait alors ressentir la dimension redoutable du dernier vers que Freud, étonnamment, ne retient pas dans ses citations du précepte en trois vers de Goethe:

« Ce que tu as hérité de tes pères,

acquiers-le afin de le posséder,

ce qu’on n’utilise pas est un pesant fardeau »[v].

Ce dernier vers ne désigne-t-il pas précisément ce qui pousse l’héritier d’un passé traumatique au divan salvateur qui va l’amener à « utiliser » un matériau psychique écrasant, à exploiter ce minerai compact et effrayant, l’affiner, le façonner, en extraire les pépites d’or ensevelies sous les cendres que dépose la pulsion de mort, afin de se les approprier et pouvoir enfin les aimer ?

Si l’on rapproche ici les deux verbes goethéens repris par Freud, où le même affixe er signifie l’acquisition, l’obtention d’un résultat: ererben (hériter), erwerben (acquérir) et un troisième de la pensée freudienne: (erarbeiten) (élaborer)[vi] indiquant explicitement qu’élaborer (erarbeiten) s’obtient (er) par un travail (Arbeit), on voit que le travail analytique, dans le cas de cette parturition particulière, vise à « acquérir l’héritage » des pulsions de vie paralysées, étouffées, réduites au silence, en le libérant d’un environnement menacé par des souvenirs mortels.

Comprenant donc que la pulsion de mort avait été pour moi « inadmissible », je m’appuierai sur le matériel clinique de mon cas en présentant un exemple de dégagement, au cours de la cure et de ses effets dans l’écriture, des pulsions de vie enfouies dans l’héritage traumatique d’un analysant, en l’occurrence une analysante. Cet exemple montre comment d’un environnement frappé d’invisibilité émerge une subjectivité qui devient capable de traduire au monde, ressenti comme étranger au trauma familial, l’espace mortifère de son héritage psychique inconscient. Concernant l’invisibilité du lieu, je me réfère ici à Luba Jurgenson qui, étudiant la représentation de l’espace dans les récits des camps staliniens, explique avec perspicacité ce qui conditionne la visibilité des régions du monde:

« Le concept de visibilité doit être analysé en rapport avec la question de la loi […] Un espace doté d’une téléologie négative est donc, par la force des choses, indéchiffrable »[vii].

Ce qu’elle dit du caractère « invisible de l’Archipel » pourrait s’appliquer aux déserts anatoliens et syriens qui hantaient les horizons de ma famille et l’atmosphère de mon enfance :

« Ce lieu, bien qu’omniprésent, doit échapper au regard, à la pensée ; son mode d’être est l’absence. Les camps sont situés dans un nulle part.»[viii]

En fait cette position de sujet, que l’analysant acquiert au cours du travail analytique, lui permet de voir enfin, à l’arrière fond des liens étouffants ou des climats désaffectés de sa maisonnée, ce qu’il percevait avec angoisse sans pouvoir le regarder, le reconnaître et l’affronter. Cette aperception progressive lui fait décrypter la transgression des lois que sont les crimes contre l’humanité préludant à sa naissance, elle le rend cruellement conscient de son histoire, de celle de ses ascendants et le décide alors à les socialiser, les inscrire dans le monde culturel et politique dont elles avaient été exclues.

Pour clore cette introduction au processus d’acquisition de l’héritage, je citerai encore une autre forme d’injonction que celle de Freud citant Goethe. J’aime particulièrement celle, émouvante, d’un apologue poétique dont se sert Walter Benjamin, en écho à la fable de notre cher La Fontaine apprise sur les bancs de l’école[ix], pour rappeler que la transmission de l’expérience humaine portait autrefois sur la valeur précieuse du travail, transmission désormais rompue chez les « revenants » de la Grande Guerre:

« Dans nos manuels de lecture figurait la fable du vieil homme qui sur son lit de mort donne à croire à ses fils que dans sa vigne est caché un trésor. Ils n’ont qu’à creuser et chercher. Ils creusèrent, mais nulle trace de trésor. Pourtant quand vient l’automne, la vigne porte des fruits comme nulle autre dans tout le pays. Ils s’aperçoivent alors que leur père leur a fait don d’une expérience : ce n’est pas dans l’or que se trouve la bénédiction de la richesse mais dans le labeur, […] Où entend-on aujourd’hui encore des mourants de telles paroles impérissables qui, comme un anneau, passent de génération en génération ? »[x]

N’est-ce pas, au delà de l’extermination des hommes, la créativité du travail humain que les nazis cherchèrent à anéantir en la profanant par l’insulte de cette inscription aux portes de leurs camps « Arbeit macht frei » (« Le travail rend libre ») ? Hériter pour se constituer et pouvoir témoigner des lieux géographiques et psychiques où régnaient les œuvres de la mort réclame dès lors, en retour, la prise en charge par l’analysant d’un long travail. C’est, en reprenant les termes de l’apologue, cette richesse bénie née du labeur creuser et chercher ce qui nous a été donné sous forme de traces énigmatiques à traduire – qui, comme pour le travail de la vigne, porte à l’automne de l’analyse le trésor, caché dans sa gangue, d’une expérience revivifiée. La perception analytique m’amène du reste à remarquer que c’est peut-être la condensation affective de mon plaisir à la langue de Benjamin et de notre chagrin devant la disparition de Jean Laplanche, entre autres, traducteur et vigneron, qui a motivé ma prédilection pour cette « fable du vieil homme ».

 ***

Mon exposé envisagera donc ce travail sous deux de ses aspects: 1- Hériter d’une culture détruite s’effectue grâce au déplacement d’une traduction. 2- Ce déplacement s’effectue au prix d’une rupture violente qui instaure une tiercéité absente au départ de la situation psychique et politique de l’analysant.

Hériter s’effectue grâce au déplacement d’une traduction

 1- La traduction psychique

Pour recueillir et transmettre ce qui reste d’une culture détruite, il faut le traduire. Or on ne peut traduire que ce qui a été symbolisé et la cure d’un analysant porteur des traces de cette destruction consiste précisément en ce travail que Freud nomme à juste titre : travail culturel « Kulturarbeit ». Dans notre cas, si on se réfère à la définition que Jean Laplanche donne de l’inconscient : « l’inconscient est […] ce qui a échappé à cette mise en sens que je désigne comme traduction »,[xi] ce travail aurait en somme pour visée « de fonder dans l’appareil psychique, un niveau préconscient » en exhument le « non-traduit enclavé »[xii] de l’héritage traumatique. Voici l’ensemble de son argumentation:

« La […] tentative de traduction a pour fonction de fonder, dans l’appareil psychique, un niveau préconscient. Le préconscient […] correspond à la façon dont le sujet se constitue, se représente son histoire. La traduction des messages de l’autre […] est pour l’essentiel une historisation.

[Quand] rien n’est traduit, le message originel reste tel quel dans l’appareil psychique […] il constitue alors ce qu’on pourrait nommer ”l’inconscient enclavé” […] L’échec de la traduction peut se solder notamment par une transmission telle qu’elle, intergénérationnelle, sans aucune métabolisation ».

Suit un passage très intéressant sur une « “aide à la traduction“, proposée par la culture ambiante »

L’infans doit faire appel à de nouveaux codes […] Il a à sa portée, très tôt, de par son environnement culturel général […] des codes, des schémas narratifs préformés. On pourrait parler ici d’une véritable “aide à la traduction“, proposée par la culture ambiante » [xiii]

Mon travail d’élaboration représente un véritable témoignage de cette « aide » car, s’il est redevable à la psychanalyse, il l’est également à ce que furent pour moi l’école républicaine d’autrefois et les institutions démocratiques qui, bon gré mal gré, étaient en vigueur dans ce qu’il est convenu d’appeler le « pays d’accueil » de mes parents.

Quant à cette « transmission telle quelle, sans aucune métabolisation », elle fait penser à ce que Luba Jurgenson appelle « le brouillon perdu », soit les traces non encore verbalisables de l’expérience immédiate chez les survivants des camps d’extermination, à distinguer de ce qu’elle appelle « le livre I »[xiv] qui pourra être rédigé ultérieurement à partir de cet infra-texte perdu. En sa qualité de traductrice elle précise :

« la question qu’énonce ici Chalamov est celle de la traduction, du passage de la langue de l’expérience vers celle du texte. On constate l’inadéquation des deux langues : celle de l’expérience est infiniment pauvre, mais, aussi absolument complète, elle ne connaît pas de manque ; la langue d’arrivée est riche au point de pouvoir dire sa propre insuffisance. L’expression du manque suppose, en effet, une grande complexité. »[xv]

On pourrait estimer que ce « brouillon perdu », puisqu’en deçà du langage, est semblable à l’expérience que les parents survivants ne peuvent ni ne doivent restituer à leurs enfants qui, l’ayant néanmoins perçue inconsciemment, peuvent accéder, grâce à leur acculturation à « la langue d’arrivée […] riche » des normalement vivants, à cette « expression du manque » qui les rend apte à passer « de la langue de l’expérience vers celle du texte ».

Autrement dit, si l’on prend à la lettre la définition que Freud donne au refoulement dans sa lettre à Fließ le 6 décembre 1896: « Le refusement de la traduction ( Übersetzung ), voilà ce qui dans la clinique s’appelle refoulement »[xvi], le terme Übersetzung (traduction ) ayant en allemand le même radical  que Setzer (typographe ), on peut dire que ce « brouillon perdu » se « refuse » à la verbalisation des survivants mais que sa traduction ( Übersetzung ) devient par contre possible à leurs héritiers/typographes (Setzer) qui peuvent en constituer un livre I. Leur démarche qui cherche à sauver ce que recélait, dans le silence de leurs ascendants, ce « brouillon perdu » s’apparente à celle des traducteurs de textes anciens dont les originaux perdus ne nous sont parvenus que par leur traduction dans une autre langue[xvii].

2- Les deux modalités de traduction

Partant d’un fait bien connu de la langue allemande et, donc, de la langue de Freud où le même substantif « Übertragung » désigne, en version française, à la fois « transfert » et « traduction »[xviii], cet exposé mettra en parallèle les deux formes d’expérience du déplacement traductif que connaît chez moi ce « transfert ou traduction », puisqu’il promeut aussi bien, depuis 1970[xix] mon activité de co-traductrice de Freud que, depuis l’achèvement d’une première analyse en 1975[xx], l’écriture d’une analysante cherchant à traduire ce qui du silence des survivants aux meurtres de masse s’est transmis à leurs enfants. Ces deux formes de pratique langagière habituellement étrangères l’une à l’autre présentent deux points de convergence : Dans chacune d’elles, la pulsion à traduire naît d’une nécessité à défier paradoxalement l’impossibilité d’une traduction : soit l’impossibilité à traduire un plaisir – d’un coté celui pris à la langue étrangère ignorée de son lecteur et, de l’autre, celui procuré par l’amour secret des ascendants vécu naguère dans le mutisme -, soit l’impossibilité à traduire une perte ou une douleur – d’un coté la perte de la polysémie des mots lors du passage d’une langue-source à la langue-cible et, de l’autre, la douleur partagée inconsciemment dans l’enfance avec ceux qui ont survécu à la perte de leur pays et de leur foi en la vie.

Il s’agit en somme, dans les deux situations respectives, de chercher une voie de sublimation à l’inconfort angoissant de se trouver au croisement périlleux de deux modes de réception du sens ou des émotions, deux codes délivrant de part et d’autre les déterminants de la pensée et de la vie affective. Dans chacune de ces postures, le traducteur est le seul à connaître la non-coïncidence des valences, soit entre deux systèmes de champ sémantique pour la pensée, soit entre une impossible pensée survivant à la mort psychique d’une partie de soi et une pensée restée indemne de cet éclatement. Si, selon Claude Janin, le trauma opère une « détransitionnalisation »[xxi] entre la réalité psychique et la réalité factuelle, toute traduction de ce qui fut impossible à dire est une entreprise de transitionnalisation qui offre une médiation, initialement absente, entre les lieux de l’extermination et le monde susceptible d’en accueillir les réalités. Comme le rappelle René Kaës,

« Le trauma est […] le résultat d’une mise en échec de la formation intermédiaire »[xxii].

Le parallèle entre ces deux mouvements traductifs m’a été suggéré par Nathalie Zaltzman[xxiii] qui mettait en évidence chez moi la thématique des restes et du déplacement aussi bien dans le travail de traduction que dans le travail analytique. Traduire c’est bien, dans le premier cas, déplacer la langue de l’original vers l’autre langue parce que ses mots ont un sens ignoré de l’autre étranger, et dans le second, déplacer vers le champ transférentiel un matériau originel ne disposant pas de mots pour se dire parce que, transmis sans mots, il doit trouver ses mots dans un transfert à l’autre. Quant à ce qui reste difficilement traduisible, soit le plaisir ou la douleur – de teneur et de portée différentes dans l’une et l’autre des configurations – il constitua un point de butée aussi bien dans le travail de l’analysante face au matériel transmis par une famille de survivants, notamment un témoignage paternel consigné dans un Journal de déportation, que dans celui d’une traductrice face au corpus d’un texte fondateur.

Une pratique du sens à traduire à un autre de langue étrangère ou la recherche du sens de l’héritage en présence de l’autre du transfert – donc en référence au tiers que représente, dans un cas, le texte original et, dans l’autre, le matériau originel – ne se font évidemment qu’avec l’acceptation d’une limite, le consentement à la perte d’un reste. Dans les deux configurations ici convoquées, la préoccupation majeure est certes de sauver le plus possible de ce qui se perd nécessairement dans une mutation dont, pourtant, la castration opérée par cette dernière conditionne la possibilité d’une transmission. Or ce reste intraduisible qui, dans l’une, inscrit la différence irréductible entre un mode de penser dans une langue et celui dans une autre langue incite la pulsion de vie à jouir de cette différence, de même que, dans l’autre, la récusation opposée par ce reste à une transférabilité totale garantit la distance interposée entre la langue d’un monde éteint où règne la pulsion de mort et celle qui promeut une pensée vivante. Constater l’écart du non-traduisible ne revient donc pas à l’effacer ni à renier la butée féconde qu’il représente. Je pourrais dire ainsi que la langue que m’apprit la défunte École de la République fut pour moi celle d’une première traduction laissant un reste évidemment intraduisible, une traduction douloureusement mais inévitablement castratrice qui me rendit ensuite possible, d’une part la traduction par l’écriture d’une transmission psychique et d’autre part le plaisir à la traduction de Freud.

La confrontation de ces deux champs de traduction s’impose d’autant plus, qu’il s’agit, en l’occurrence, de traduire le fondateur d’une méthode d’investigation dont le dispositif, la cure, a précisément pour objet le transfert, soit la transplantation des premiers liens affectifs dans le champ transférentiel et leurs remaniements possibles dans ce nouvel espace psychique. N’a t-on pas affaire avec Freud à un innovateur qui, héritier sans doute des nombreux exils de son ascendance persécutée, porte nécessairement dans son mode de penser et d’écrire, le modèle du dispositif d’un exil agi qu’il a créé ? Les métaphores sur la « migration » de la fonction libidinale et ses « migrants » semblent entretenir, dans « l’inconscient » du chercheur, une « inquiétante familiarité »  avec les « détours », « déviations », « dérivations »,  « déplacements », « transferts », « traces », « clivages », « répressions », « persécutions », « refoulements » et autres « transpositions » sublimées dans son appareil conceptuel et dans la dynamique même de sa méthode exploratrice de l’inconscient : la cure[xxiv].

 3- L’héritier traducteur

Dans « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », contribution de René Kaës à son ouvrage collectif pionnier de 1989: Violence d’État et psychanalyse, on peut lire:

« Ce qui se transmet, dans la transsubjectivité des générations,[…] c’est ce qui fait défaut, ce qui manque, ce qui n’a pas reçu d’inscription, ce dont l’inscription a été empêchée, ce qui a été nié, refoulé, ou forclos. »[xxv]

Lors des relations infantiles précoces, une mère survivante n’est évidemment pas en mesure de transmettre à son enfant une expérience dialectisable en mots de ce qu’elle a vécu ni la vision du monde qui lui en est restée. Les paroles maternelles portent la saveur d’une secrète mélancolie et ne profèrent à l’enfant aucun savoir créateur d’altérité. Elles sont chargées de l’angoisse de nombreux affects incapables d’accéder à une secondarisation langagière. L’instance d’un ailleurs désirable ayant été destituée chez des parents survivants par leur relégation hors d’un monde vivable, ils ne peuvent introduire leur enfant au monde des autres ni à celui de leurs mots.

La perception d’un environnement clivé en deux espaces culturels et symboliques mutuellement exclus, la bipartition qui en résulte entre un monde qui semble ignorer ce que l’autre sait sans pouvoir en parler, réclament alors de cet enfant une mutuelle traduction pour que s’effectue en lui un quelconque travail de subjectivation. L’expérience traumatique que cette traduction cherche à apprivoiser est, en somme, celle du bâillon qui l’empêchait de dire à la maison, aux premiers objets mutiques, l’écartèlement qui se vivait au dehors, dans la langue de l’autre ignorant, puisque rien de ce dehors n’était présentifié dans l’espace de l’intimité. Mais pour celui qui cheminait ainsi d’un destinataire sourd à un autre, le dehors ne pouvait pas davantage recevoir, représenter les climats, les secrètes valeurs de la maison maintenue sous le sceau d’un non-lieu. En écho à l’expression « condamné à investir » avec laquelle Piera Aulagnier désigne la nécessité, pour l’être humain, d’œuvrer constamment au travail psychique d’élaboration, on pourrait donc dire, que l’enfant de survivants, « condamné à investir »[xxvi] qu’il est comme tout un chacun, est pour ce faire « condamné à traduire ».

Le traducteur qu’il devient peut alors éventuellement, au cours d’une analyse et dans l’après-coup libérateur de l’écriture, tenter de dénouer, dissoudre une charge d’angoisse pétrifiée autrefois au lieu même de son ancienne impossibilité à parler. L’écriture après coup traduit alors une expérience archaïque en dévoilant violemment le lieu d’énonciation d’un sujet en souffrance, devenu traducteur pour reprendre à son compte des affects épars, demeurés si longtemps en quête d’auteur. Exploitant les avantages d’une posture filiale, l’écrivain passeur, œuvrant en quelque sorte en traducteur terroriste, conjugue en lui les deux modes de l’accueil: en légataire d’un parent accueilli au pays où il est né, parent naguère exterminable et privé de parole, il s’identifie à lui dont il est, dans le même temps, l’accueillant, prenant à tâche de l’héberger dans la langue des non exterminables. C’est ce biface qui détermine, chez l’héritier, la posture d’un traducteur : être à la fois un accueilli par identification au parent survivant et un accueillant de par sa compétence en la nouvelle langue de la survie est ce qui conditionne sa propre accession à la parole. Toute accession à la parole se manifeste essentiellement par la capacité à énoncer le désastre d’en avoir été privé. Cet acte d’énonciation cherche à inscrire – au sein du langage acquis en dépit et au delà du désastre – l’événement effractant qui présida à la naissance du scripteur.

L’écrivant/héritier prête alors voix à son parent mutique et à l’aphasique qu’il fut lui-même enfant d’ici et d’ailleurs. En lui, la langue que je ne parlait pas autrefois, faute d’exister, je la parle aujourd’hui, mais en traducteur d’un lieu où je ne se trouve plus. Les apprentissages culturels sont venus enrober d’un langage autre les affects infantiles restés sans nomination, si bien que c’est la double désinence du je parle à la première personne d’aujourd’hui et du je ne parlait pas à la troisième personne d’un autrefois imparfait qui se fait entendre en creusant simultanément les deux sillons du paradigme, en réduisant enfin le clivage entre le ressenti source et les moyens d’expression cible du traducteur, en réconciliant quelque peu la voix toujours vivace de l’enfance et celle de l’analysant/écrivant.

Chassé naguère de sa langue maternelle, comme ses parents le furent de leur espace de vie, un tel traducteur sait d’expérience que comprendre l’autre, c’est d’une certaine façon s’expatrier[xxvii]. Traduire, c’est finalement consentir à la rupture violente de l’exil[xxviii]: s’il y a des similitudes entre l’expérience de l’exil et celle du transfert – dans le travail du traducteur et dans celui de l’analysant – c’est parce que l’exilé doit non seulement faire le deuil du terreau de ses investissements initiaux, mais il doit encore, pour ne pas totalement les perdre, assumer la douleur tout aussi déchirante de réinvestir – pour ainsi dire clandestinement en marrane – ces signifiants premiers dans les mots et les valeurs de la langue d’accueil.

Ce déplacement s’effectue au prix d’une rupture violente qui instaure de la tiercéité

Vous aurez remarqué que, inconsciemment fidèle aux pratiques d’un artisanat familial, proche d’ailleurs de l’artisanat du psychanalyste, mon écriture se présente en un véritable patchwork. Elle va, dans cette seconde partie, enrouler ses associations à partir de deux exemples, parmi d’autres, de ruptures violentes, créatrices néanmoins de vie. Je la placerai donc sous le signe de la théorisation de Nathalie Zaltzman sur les « pulsions de mort anarchistes »:

« Pouvoir résister à la mort, écrit-elle, c’est d’abord en reconnaître la présence […]. C’est aux pulsions de mort anarchistes que l’esprit humain emprunte la force de ne pas se réfugier dans le déni, l’illusion […]. Cette forme de lucidité est un trait commun dans toute expérience limite. L’autoconservation dépend de la rapidité avec laquelle un être humain soumis au risque de destruction est capable de saisir que cette destruction obéit à des lois qui n’appartiennent qu’à elle »[xxix] .

  • Exemple de rupture recélée par un souvenir écran

Voici, tout d’abord, comment ma décision de publier en 1982, dans Les Temps Modernes[xxx], le Journal de déportation de mon père, répondit à l’ébranlement psychique déclenché en moi par un acte de résistance violent, appelé « terrorisme publicitaire », qui rompit, en septembre 1981, le silence pesant jusqu’alors sur la cause de la présence des Arméniens en France, donc sur mon histoire : le génocide de 1915 dans l’Empire ottoman. Ce choc émotionnel me fit subitement penser dans une forte angoisse que j’avais bien connaissance, moi, d’un document brûlant à ce sujet. Sans l’introduction brutale de cette question dans les actualités du pays d’accueil où je vivais, je n’y aurais, tel le patient de Freud, sans doute pas pensé, ni n’aurais pu me représenter une position active face à ce document qui m’interrogeait et me demandait de « l’utiliser », au sens du vers de Goethe:

« Lorsque le patient parle de cet ”oublié“, écrit Freud, il manque rarement d’ajouter : je l’ai à vrai dire toujours su, simplement je n’y ai pas pensé »[xxxi].

Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur les circonstances de la première publication de ce manuscrit, repris pour la troisième et dernière fois en 2009, dans un ouvrage collectif où il se trouve commenté par son traducteur et cinq psychanalystes, spécialistes du témoignage[xxxii]. Je m’arrêterai seulement sur un souvenir écran qui joua un rôle décisif dans l’expulsion hors du ghetto familial de ce texte sans assignataire, abandonné au fin fond d’une armoire, legs que la progression de la cure m’avait déjà incitée à prendre un jour en charge pour le faire traduire. Ce petit cahier d’écolier rempli de lettres indéchiffrables[xxxiii] était certes irrecevable, « inadmissible », pour reprendre le terme qualifiant à mes yeux la pulsion de mort. J’en avais peur comme d’une bombe tombée d’une autre planète qui aurait pu exploser entre mes mains, mais j’en avais aussi pitié, je ne devais pas le laisser ainsi, inerte, muet. Je me devais d’accompagner, d’introduire au monde des vivants cet orphelin, semblable à ceux qui, dans les déserts, avaient survécu à l’extermination de leurs parents.

Or je compris récemment que le destin de ce document sacré s’était à vrai dire joué au moment où l’événement politique parisien, la prise d’otages au consulat de Turquie, était venu réveiller en moi la réminiscence d’un souvenir d’enfance. Ce fut en réalité la rencontre de ce fait objectif d’actualité avec la trace psychique d’une parole autrefois entendue, qui vint confirmer les effets transgénérationnels de cette parole, c’est-à-dire l’influence capitale qu’exercent sur la transmission psychique, aussi bien l’actualité d’événements contemporains, qu’une conception féconde de l’inconscient selon laquelle:

« Rien ne peut être aboli qui n’apparaisse, quelques générations après […] comme signe même de ce qui n’a pu être transmis dans l’ordre symbolique […] La lettre parvient toujours à son destinataire même s’il n’a pas été constitué comme tel par le destinateur: la trace suit son chemin à travers les autres jusqu’à ce qu’un destinataire se reconnaisse comme tel. »[xxxiv]

En effet, lorsque cet acte dit « terroriste » éclata dans l’espace politique parisien, je sentis subitement que mon père l’aurait approuvé s’il avait été accompli de son vivant. Je retrouvai notamment, dans ma mémoire diffuse, le souvenir très lointain de la joie de résistant avec laquelle cet homme racontait à ses amis la prise, en 1896, de la Banque ottomane à Constantinople[xxxv], censée obliger les puissances alliées à intervenir auprès du Sultan Abdul Hamid, instigateur des massacres de 1895. M’identifiant spontanément au plaisir avec lequel il évoquait un exploit dont il était fier, je me sentis alors le droit de sortir de sa clandestinité protectrice cette relique que j’avais découverte et dont je disposais à présent en traduction.

Cet « entendu » de paroles que la petite fille était censée ne pas comprendre puisqu’elles étaient prononcées en turc[xxxvi], langue qu’on ne lui avait pas apprise, vient exactement corroborer la justesse de cette assertion surprenante de Freud dans « Le moi et le ça » :

« Le sur-moi […] ne peut absolument pas dénier qu’il a sa provenance dans de l’entendu, il est en effet une partie du moi et reste accessible à la conscience à partir de ces représentations de mot […], mais l’énergie d’investissement est apportée à ces contenus du sur-moi, non pas par la perception auditive, l’enseignement, la lecture, mais par les sources qui sont dans le ça »[xxxvii].

Celles dans le ça, bien sûr, de la petite fille œdipienne à l’écoute de ce bon conteur qu’était son père. Mais d’autre part, sur le plan de la philosophie de l’histoire, une semblable superposition temporelle d’un événement de 1981, réveillant le souvenir lointain d’un récit paternel qui commémorait un événement de 1896, confirme le « rendez-vous secret » dont Benjamin pose l’existence entre « les générations passées et la nôtre » dans ses réflexions « Sur le concept d’histoire ». Elles développent notamment l’idée, parente de la conception freudienne de l’après-coup, selon laquelle le temps de la vie et le développement de l’être humain ne font que déployer, mettre au jour des points nodaux du passé qui contenaient déjà en eux tous ses éléments en germes.

« N’y a-t-il pas dans les voix auxquelles nous prêtons l’oreille un écho de celles rendues muettes désormais ? […] S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous secret entre les générations précédentes et la nôtre […] Alors, à nous comme à chaque génération qui nous a précédés, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention  ». [xxxviii]

Il est inutile de préciser qu’il fallut un long cheminement au gré de l’analyse et de nombreuses confrontations bouleversantes avec le texte paternel constamment à redécouvrir, avant que me revienne en mémoire ce souvenir écran oublié et que je mesure combien ma prise de décision était redevable à sa teneur en pulsions de vie transmises par le père.

2- Autre exemple de rupture recélée par un souvenir écran

Il en alla de même pour le second et dernier exemple de rupture violente qu’ici j’ai retenu parmi un grand nombre d’autres où se tisse, comme nous venons de le voir, un fil menant du document testamentaire à ses rejetons inconscients dévoilés dans le parcours analytique ou dans celui de l’écriture. La nécessité, dans les commentaires que je dus répétitivement en faire, d’être envers des tiers le truchement de cette narration, me fit saisir la portée de la scène de rupture vitale que représentait son noyau : une scène fondatrice de la survie du futur narrateur et donc du sauvetage de sa lignée. Je finis par mettre cette scène en lien avec la structure même de mon travail qui toujours s’efforce de traduire un monde en proie à la menace de mort à un autre où vivre devient possible. Voici ce que transcrivait en 1920 un jeune homme très peu instruit de ce qu’il avait vécu après avoir assisté à la mise à mort de son père:

« Les gens mourraient partout de faim, on ne pouvait pas rester à l’intérieur de l’auberge, tout sentait la pourriture. […] Nous n’avions plus d’argent, c’est pourquoi nous avons commencé à manger des herbes. Nous avons essayé de continuer ainsi pendant un mois, mais on a vu qu’on allait mourir. On faisait à peine deux pas et on tombait par terre. Ma mère a réfléchi. « Moi, pour mourir, je mourrai, vous, il ne le faut pas. » C’est ainsi qu’elle nous a donnés, nous deux, aux Arabes[xxxix].  L’Arabe nous a monté sur son âne. Six heures plus tard, nous sommes arrivés à son campement. Il nous a donné du pain. » [xl]

Selon un travail « en spirale »[xli], l’écriture, comme le divan analytique, amène au cours des années chez l’analysant/écrivant, une réception à chaque fois différente du matériel remémoré qui se surajoute, sans les éliminer, aux réceptions antérieures. Dans une restitution[xlii] d’un autre souvenir écran provenant, lui, de mes dix huit ans – emblématique de ce que connaissent tous les enfants de « migrants » -, j’évoquais l’épreuve d’une formalité scolaire obligatoire : une insoutenable confrontation entre ce rescapé du désert dont je portais le nom et une « surveillante générale » de l’école laïque française. Je terminais l’évocation de cette scène par ces mots :

« Quant à moi, frappée de mutisme, je ne pouvais exprimer à cette femme combien, malgré mon incapacité à habiter ce carrefour sans rencontre, j’aimais les auteurs, ses pères plus qu’elle peut-être, que j’étais pleine de gratitude pour ses semblables qui m’avaient appris à les lire et qui m’en avaient nourrie en temps de famine ».[xliii]

Ce que j’ai perçu un beau jour dans cette scène princeps de mon rapport inqualifiable à « La » représentante de l’institution qui avait tout pouvoir sur mon avenir, m’est venu, brusquement, d’une association d’idées sur la formulation surprenante de ma conclusion. Dans ces mots qui, écrits il y a plus de trente ans, nouaient de façon inhabituelle la nécessité, pour la fille, de « se nourrir » de la culture de l’étranger « en temps de famine » et celle, pour son père, de se nourrir du pain de l’étranger pour ne pas mourir de faim, je lis une répétition venue inconsciemment s’exprimer dans l’écriture de l’essayiste qui rapporte cette scène, un quart de siècle après l’avoir vécue, et un an[xliv] avant de découvrir, dans le manuscrit du père, l’épisode dont ce souvenir écran pourrait être une lointaine et pâle répétition : le moment où il fut « donné » par sa mère à l’étranger pour échapper à la mort[xlv]. Il n’est pas exclu qu’au moment où se vivait chez la candidate à la culture de l’autre un clivage insupportable entre ses deux appartenances, le malaise indéfinissable ressenti par elle et maintenu en mémoire pendant tant d’années, n’ait pas été inconsciemment transmis par l’ancien désarroi d’un père de quatorze ans, au moment où la pulsion de vie de sa mère la poussa à l’abandonner. Ce père aurait en quelque sorte répété le geste de sa propre mère car, ne pouvant lui transmettre une culture détruite, il devait confier sa fille à celle qui pouvait l’instruire. Sa lucidité devait la « donner » à l’École. Certes j’aimais l’école, mais celle-ci était mise en lieu et place d’une rupture sans passerelle[xlvi].

À un niveau de secondarisation consciente, je perçois par ailleurs dans ce souvenir écran le malentendu insupportable mais paradoxalement fécond qui cimentait cette scène, un malentendu, non entendable pour chacun des trois protagonistes en présence. La « surveillante générale » n’avait aucun repère pour appréhender la jeune « étrangère » venue lui demander, finalement, une place dans sa demeure. L’ignorance absolue des violences de l’Histoire sur laquelle reposait l’exercice de ses fonctions la rendait aussi inexistante aux yeux du père que lui-même l’était à ses yeux à elle. Elle était pourtant l’agent – certes sans bienveillance particulière – d’un dispositif institutionnel capable de neutraliser la violence inhérente à cette ignorance mutuelle de deux mondes exclus l’un de l’autre, que tous deux incarnaient devant l’étudiante. En conséquence, elle s’acquitta de son office en ne fermant pas sa porte qui s’ouvrit à l’étrangère sur des chemins imprévus vers la vie. À partir de là se mirent en place des séparations salvatrices, des investissements nouveaux qui libérèrent des espaces hors trauma, des voies qui se frayèrent aux pensées et aux travaux futurs.

Conclusion

En conclusion, je dirais que pour libérer les pulsions de vie, il avait fallu éventer l’antre où se distillait la silencieuse pulsion de mort, greffer violemment de l’autre dans la clôture d’une humanité endeuillée, au sein de laquelle:

« Tout […] baigne, comme l’écrit Paul Claude Racamier,  dans une atmosphère indécise où s’entremêlent et se confondent de manière étrange les ascendants et les descendants, et les morts et les vifs. »[xlvii]

L’aïeule, comme le père avaient assumé le risque, pour que vie s’ensuive, d’introduire violemment un tiers dans le face à face avec la mort ou dans le ghetto destructeur d’un monde victimaire. Ce faisant, ils accomplissaient un acte politique en contribuant ainsi à préparer, chez leurs descendants, une instance d’énonciation inédite, susceptible de modifier la « situation d’interlocution »  sur la scène de ce que Jacques Rancière appelle la « mésentente » démocratique[xlviii], pour autant que celle-ci existe encore au sein des cultures du globe non détruites.

18 octobre 2013

[i] Entretiens de l’APF des 9/10 juin 2012 « Inadmissible pulsion de mort, à paraître dans l’Annuel de l’APF  de janvier 2014.

[ii] Depuis le premier recueil de 1990 : « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient (Préface de René Kaës), Les Belles Lettres/ Confluents psychanalytiques, 2003 (2° éd.).

[iii] L’homme Moïse et la religion monothéiste, in OCF/P XX, p. 154/155 ;

GW XVI, p. 180 : « Die Wirkungen des Traumas sind von zweierlei Art, positive und negative. Die ersteren sind Bemühungen, das Trauma wieder zur Geltung zu bringen, also das vergessene Erlebnis zu erinnern […]Sie können in das sog. normale Ich aufgenommen werden und […} ihm unwandelbare Charakterzüge verleihen“.

Notons ici que c’est le même verbe aufnehmen que Freud emploie, dans son article „La négation“, pour définir la fonction de jugement :

OCFP XVII, p. 169 : « Maintenant il ne s’agit pas de savoir si quelque chose de perçu (une chose) doit être accueilli ou non dans le moi, mais si quelque chose de présent dans le moi comme représentation peut aussi être retrouvé dans la perception (réalité )[…] L’expérience a enseigné qu’il n’est pas seulement important de savoir si une chose (objet de satisfaction) possède la bonne propriété, donc mérite l’accueil dans le moi, mais encore de savoir si elle est là dans le monde extérieur ».

GW XIV p. 13 : « Nun handelt es sich nicht mehr darum, ob etwas Wahrgenommenes (ein Ding) ins Ich aufgenommen werden soll oder nicht, sondern ob etwas im Ich als Vorstellung Vorhandenes auch in der Wahrnehmung (Realität) wiedergefunden werden kann […] Die Erfahrung hat gelehrt, es ist nicht nur wichtig, ob ein Ding (Befriedigungsobjekt) die « gute » Eigenschaft besitzt, also die Aufnahme ins Ich verdient,… « .

Ce rapprochement permet d’inférer la portée politique de cette fonction dans le négationnisme qui, inversement, poursuivant justement l’œuvre de la pulsion de mort, « n’admet / n’accueille » pas la « réalité » des faits.

[iv] Cf. La maison de Freud Berggasse 19 Vienne, Edmund Engelman, Seuil 1979.

[v] Goethe, Faust I, vers 682/5: Was du ererbt von deinen Vätern hast, Erwirb es, um es zu besitzen. Was man nicht nützt ist eine schwere Last.

Cité par Freud, entre autres, dans Totem et tabou, OCF/P, XI, PUF., p. 379, G.W. IX, p. 190.

[vi] Le français “élaborer” traduit quatre verbes du texte freudien formés de quatre particules indiquant chaque fois une modalité différente: bearbeiten: travailler une donnée, ausarbeiten: travailler son développement, verarbeiten, travailler pour façonner, erarbeiten acquérir par le travail.

[vii]Luba Jurgenson, « La représentation de la limite dans quelques récits des camps », Publication 01/12/2006: Vox Poetica: http://www.vox-poetica.org/t/rl/jurgensonRL.html Luba Jurgenson, maître de conférences de littérature russe à la Sorbonne – Paris IV, est romancière et traductrice.

[viii] Luba Jurgenson, L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ?, Éditions du Rocher, 2003, p. 233.

[ix] On me pardonnera de céder ici au plaisir de citer les vers de La Fontaine:

Le laboureur et ses enfants

Travaillez, prenez de la peine:

C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

« gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage

Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ, dès qu’on aura fait l’oût:

Creusez, fouillez, bêchez: ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse. »

Le père mort, les fils vous retournent le champ

Deçà, delà, partout: si bien qu’au bout de l’an

Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché, mais le père fut sage

De leur montrer, avant sa mort,

Que le travail est un trésor.

[x] Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté », Œuvres II, Gallimard, collection folio, Paris, 2000, trad. par M. de Gandillac, R. Rochlitz, P. Rusch, p. 364/365. En cohérence avec mes deux activités de « traduction », je mentionne, comme pour les citations de Freud, la version originale des deux citations de Benjamin et je me permets d’en proposer une traduction plus littérale chaque fois que celle-ci sert mieux la pensée de l’auteur.

« Erfahrung und Armut », Gesammelte Schriften, Band II-1, Suhrkamp, Auflage 1989 p. 213/214 : « In unseren Lesebüchern stand die Fabel vom alten Mann, der auf dem Sterbebett den Söhnen weismacht, in seinem Weinberg sei ein Schatz verborgen. Sie sollten nur nachgraben. Sie gruben, aber keine Spur von Schatz. Als jedoch der Herbst kommt, trägt der Weinberg wie kein anderer im ganzen Land. Da merken sie, der Vater gab ihnen eine Erfahrung mit : Nicht im Golde steckt der Segen sondern im Fleiß […] Wo kommen von Sterbenden heute noch so haltbare Worte, die wie ein Ring non Geschlecht zu Geschlecht wandern ? »

[xi] Jean Laplanche, « Trois acceptions du mot “inconscient“  dans le cadre de la théorie de la séduction généralisée », in Sexual, La sexualité élargie au sens freudien, 2000-2006, puf, 2007, p. 201.

[xii] Id.

[xiii] Ibid. p. 200, 201, 208.

[xiv] Elle le nomme « premier livre comme une mémoire prothèse » selon l’expression de Primo Levi. Ainsi au Livre I de Primo Levi, Se questo è un uomo, 1947, correspond, d’après elle, le Livre II, I sommersi e i salvati, 1986. Cf. L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ? op. cit., p. 19 sq.

[xv] Ibid. op. cit., p. 117.

[xvi]« Die Versagung der Übersetzung, das ist das, was klinisch « Verdrängung » heißt «. Sigmund Freud, Briefe an Wilhelm Fließ, (1887-1904), J.M. Masson, M. Schröter, S. Fischer, 1986, p. 219 ; Sigmund Freud, Lettres à Fließ (1887-1904), Traduit de l’allemand par Françoise Kahn et François Robert, PUF, 2006, p. 265. Voir le commentaire de cette lettre par Jean Laplanche dans « Traumatisme, traduction, transfert et autres trans(es) », in La révolution copernicienne inachevée, op. cit., p. 255 sq.

[xvii] Ainsi, par ex., La Chronique d’Eusèbe de Césarée, dont l’original ne nous est parvenu que par sa traduction en langue arménienne. « Aucun peuple n’a étudié plus anciennement et avec plus d’ardeur les monuments littéraires de la Grèce, et la découverte de la traduction arménienne de la Chronique d’Eusèbe, dont l’original est perdu et dont il ne nous restait plus que de courts fragments, montre que s’il est permis de concevoir l’espoir de retrouver quelques traces de ces monuments que le temps a dévorés, c’est surtout dans les versions que les Arméniens en avaient faites. http://remacle.org/bloodwolf/historiens/michellesyrien/chronique1.htm

[xviii] « übersetzen » s’emploie plus fréquemment pour signifier : « traduire », mais Freud emploie également « übertragen » dans ce sens-là. Le terme en usage dans la traduction française est donc, pour le substantif correspondant : « Übertragung » , « transfert » alors qu’il inclut aussi le sens de « traduction ».

[xix] C’est en cette année que le « hasard » d’une rencontre au sein d’un groupe de recherche pédagogique auquel je participais en tant que professeur d’allemand, me valut d’être recrutée comme co-traductrice dans une équipe de traduction de Freud, animée par André Bourguignon et Pierre Cotet qui deviendront plus tard « directeurs de publication » des Œuvres complètes de Freud, publiées aux PUF sous la direction scientifique de Jean Laplanche.

[xx] Mon premier article : « Comment peut-on être Arménien ? », parut dans Les Temps Modernes, décembre 1975, n° 353 et fut repris dans  « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit.

[xxi] Cf. Claude Janin, Figures et destins du traumatisme, Puf, 1996, p. 23-24.

[xxii] « Le sujet de l’héritage », in Transmission de la vie psychique entre générations, Dunod, 1993, p. 54.

[xxiii] Au cours de la journée du 10 septembre 2005 : « L’impact des mots », que Nathalie Zaltzman organisa au Quatrième Groupe autour de trois ouvrages**, elle tint les propos suivants : «La réflexion de Janine Altounian devient plus riche d’enseignement pour la pratique analytique de la textualité et pour sa saisie interprétative par les mots lorsqu’elle examine ce que la traduction fait apparaître, son gain et ce qu’elle ne peut manquer de perdre, son reste […] L’interprétation privilégie les restes […] Ce qui intéresse sa vigilance, c’est leur mobilité, leur circulation […] Ce qu’[elle] privilégie rétroactivement comme son efficace c’est un inédit du reste, non sa fidèle répétition ». (reproduits dans Topique 96, août 06, p. 88/89).

** Janine Altounian, L’écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction, PUF/ bibliothèque de psychanalyse, 2003 ; Charlotte Beradt, Das dritte Reich des Traums, Suhrkamp Taschenbuch, 1966, traduit par Pierre Saint-Germain: Rêver sous le Troisième Reich, Payot et Rivages, 2002 et Victor Klemperer, L.T.I., Notizbuch eines Philologen, Reclam, Leipzig, 1975, traduit par Élisabeth Guillot: L.T.I., La langue du III° Reich, Paris, Albin Michel, 1996.

[xxiv] On peut noter la double valence – psychique et territoriale – de nombreux concepts de la métapsychologie freudienne qui renvoient à un mouvement processuel qui ne se fait pas en droite ligne mais en différents types de rupture: « détour »(Umweg), « déviation » (Ablenkung),« dérivation » (Ableitung), « déplacement » (Verschiebung), « transfert » (Übertragung), « trace » (Spur), « clivage »(Spaltung), « répression » (Unterdrückung), « poursuites/persécutions» (Verfolgung), « refoulement » (Verdrängung, « transposition » (Umsetzung); ainsi que la dynamique du décentrement dans les métaphores de la migration illustrant le développement de la fonction libidinale  comparable à un peuple qui « quitte son territoire (seinen Wohnsitz verläßt) pour en chercher un nouveau (…), des petites bandes ou groupements de migrants (Wanderer) [faisant] halte en chemin (…), tandis que le gros de la troupe poursuivait sa marche », à « un peuple en mouvement (ein Volk in Bewegung) [qui] a laissé en arrière (zurückgelassen) de forts détachements aux stations de sa migration (Wanderung) », dont « ceux qui se sont avancés plus loin (die weiter Vorgerückten) courront d’autant plus le danger d’une défaite qu’ils auront laissé en arrière (zurückgelassen) un plus grand nombre d’entre eux au cours de la migration (Wanderung ). « La libido migre et parcourt le chemin inverse (wandert zurück) jusqu’à ses propres points de fixation » (Leçons d’introduction à la psychanalyse, in OCF/P XIV, 2000, pp. 351, 353, 387; G.W. XI, pp. 351, 353, 388.) Le symptôme est un « corps étranger » (Fremdkörper) jouissant du « privilège de l’extra-territorialité » (Vorrecht der Exterritorialität) in Inhibition, symptôme et angoisse, OCF/P XVII, 1992, p. 215; G.W. XIV, p. 125).

[xxv] « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire » in Violence d’État et psychanalyse, Dunod, 1989, p. 173.

[xxvi] Piera Aulagnier, « Condamné à investir » in Nouvelle Revue de Psychanalyse, 25, Le trouble de penser, 309-330, Paris, Gallimard, 1982.

[xxvii] Cf. J. Altounian, « Faute de parler ma langue » in « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », op. cit., p. 147-150.

[xxviii] Cf. L’écriture de Freud, Traversée traumatique et traduction, op.cit., p. 92.

[xxix]« La pulsion anarchiste », in Psyché anarchiste. Débattre avec Nathalie Zaltzman, PUF, pbp, 2011, p. 71 ou in De la guérison psychanalytique, Collection Épitres, PUF, 1998, p. 151.

[xxx] Les Temps Modernes, fév. 1982, n° 427, «  Terrorisme d’un génocide»/« Tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919 », Janine Altounian, Vahram Altounian, Krikor Beledian., repris la première fois dans « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient, op. cit, puis, dans une traduction plus fidèle, dans Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique de Vahram et Janine Altounian, avec la contribution de K. Beledian, J.F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater, PUF, 2009.

[xxxi] « Remémoration, répétition, et perlaboration », in OCF/P XII, Paris, PUF, 2005, p.188; G.W. X, 1914, p. 127/128.

[xxxii] Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, op. cit.

[xxxiii] Pour la description de ce « petit cahier d’écolier », voir la contribution du traducteur, K. Beledian, in Mémoires du Génocide arménien, op.cit., p. 99.

[xxxiv] René Kaës, « Le sujet de l’héritage », in Transmission de la vie psychique entre générations, op. cit., p. 45.

[xxxv] Devant la poursuite des massacres, en 1896, dans les régions de Van, Mouch, Killis et Egin, le parti révolutionnaire Dachnak cherchait un moyen d’obliger les puissances alliées à intervenir. Le mercredi 26 août 1896 à 13 heures, les Dashnaks prirent possession de la Banque ottomane, où prédominaient les investissements britanniques et français.

[xxxvi]Dans de nombreuses régions de l’Empire ottoman les Arméniens étaient turcophones. Voir Krikor Beledian : « Traduire un témoignage écrit dans la langue des autres », in Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, op. cit.

[xxxvii] « Le moi et le ça », OCF/P XVI, p. 295, GW XIII, p 282.

[xxxviii] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », in Œuvres III, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2000, p. 428.

« Ist nicht in Stimmen, denen wir unser Ohr schenken, ein Echo von nun verstummten ? […] Ist dem so, dann besteht eine geheime Verabredung zwischen den gewesenen Geschlechtern und unserem. […] Dann ist uns wie jedem Geschlecht, das vor uns war, eine schwache messianische Kraft mitgegeben, an welche die Vergangenheit Anspruch hat. »

[xxxix] Note du Traducteur: L’adoption ou la « vente » d’enfants étaient pratique courante dans ces circonstances. Les mères (« les personnes de sexe mâle » étant déjà enrôlées dans l’armée, soit assassinées ou bien encore disparues en cours de route) avaient le choix entre la mort par la famine de leur progéniture ou leur cession. Une partie des orphelins, du moins ceux qui « ne pourraient se rappeler les traitements de terreur imposés à leurs parents » était adoptée par les populations turques et donc islamisée. Une autre partie était adoptée par les Arabes nomades du désert. Certains ont été assimilés, d’autres ont été recueillis par les orphelinats d’Alep, du Liban et de la Grèce, après la défaite de la Turquie. Cette « génération d’orphelins » a constitué une partie de la Diaspora arménienne dans le monde.

[xl] Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique op. cit. p. 28. On peut lire plus loin : « J’ai appris parfaitement l’arabe[xl], si bien que les Arabes ne pouvaient savoir si j’étais un Arménien ou un Arabe. Je disais que j’étais un Arménien » (p. 29) « Les Arabes ne voulaient pas nous laisser partir. Je leur ai dit: – Est-ce qu’un homme peut renoncer à sa patrie? Nous avons quitté les Arabes. » (p. 33).

[xli] Cf. ce mouvement d’élaboration en “spirale”, tel que le définit Jean Laplanche dans Le primat de l’autre, Champs/Flammarion, 1997, p.I.

[xlii] « Une Arménienne à l’école », Les Temps Modernes, août/septembre 1977, n° 373/374, repris dans « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient, op. cit.

[xliii] Extrait d’ ”Une Arménienne à l’école”, in « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie », Un génocide aux déserts de l’inconscient, op. cit. p. 53 ou in L’intraduisible / Deuil, mémoire, transmission, Dunod/ Psychismes, 2005, 2008 (réimp.) p.87/88.

[xliv] La scène a été vécue en 1952, l’article rédigé en 1977, le déchiffrement du manuscrit un an plus tard en 1978. Cette thématique centrale de la faim est reprise en rapport avec l’écriture au dernier chapitre de De la cure à l’écriture / L’élaboration d’un héritage traumatique, PUF, 2012.

[xlv] Cf. Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, op. cit. p. 28.

[xlvi] Voir les pages sur L’école dans La Survivance / Traduire le trauma collectif (Préface de Pierre Fédida, Postface de René Kaës), Dunod / Inconscient et Culture, 2000, 2003 (réimp.) entre autres : p. 53 sq. et 172 sq.

[xlvii] Cf. Paul-Claude Racamier, L’inceste et l’incestuel, Paris, Éd. du collège, 1995, p. 11.

[xlviii] Cf. Jacques Rancière, La Mésentente / Politique et Philosophie, Galilée, 1995, pp. 140/141 : « le litige politique se différencie de tout conflit d’intérêts entre parties constituées […] puisqu’il n’est pas une discussion entre partenaires mais une interlocution qui met en jeu la situation même d’interlocution »

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