Ce que l’on attend s’effectue – François Roustang

Il ne m’arrive pas souvent depuis un certain nombre d’années de parler à des psychanalystes, donc c’est encore un autre plaisir. Le prétexte de l’invitation était donc la parution de mon dernier livre. Je ne supposerai pas la lecture de ce livre ce soir, mais j’essaierai de prendre un point de vue plus général qui me semble nécessaire pour essayer de comprendre en quoi consiste la transe hypnotique. Et après, nous pourrons discuter.

Si l’on veut soupçonner en quoi consiste la transe hypnotique et ce qu’on peut en attendre, il me semble indispensable de reconnaître la distinction entre deux modes de perception. Ce n’est pas seulement la compréhension du phénomène qui est commandée par cette distinction, c’en est aussi la pratique. Nous ne nous attardons pas le plus souvent au fait que notre perception du monde, celle des personnes et des choses, se fait sur deux registres différents. Par exemple: nous sommes dans la rue et nous voyons assez loin venant vers nous, une silhouette trop floue pour que nous puissions l’identifier. Il nous a pourtant semblé qu’il s’agissait de quelqu’un que nous connaissons. Nous formons à l’aide de nos souvenirs toute une série d’hypothèses pour savoir si cette démarche, ce port, cette taille ou ce volume correspondent à un individu répertorié dans notre dictionnaire personnel. Au fur et à mesure que les traits se précisent, la réponse à cette question s’impose. Cette forme fait partie ou non de nos connaissances. Il y a donc eu d’abord une perception vague à l’intérieur de laquelle était gardée comme en réserve une multitude de traits possibles dont nous faisons l’essai pour en éliminer certains et en conserver d’autres. On peut donc dire que l’individu perçu qui est ou qui n’est pas celui que nous avons imaginé dès l’abord se détache sur un arrière-plan d’indéterminations qui sont autant de possibilités. L’objet dont la forme se précise peu à peu a donc été détaché d’un entour qui en contenait les éléments ou, pour le dire autrement, l’objet est constitué par le prélèvement de certains éléments sur un entour qui en contient une multitude. Il est donc possible de distinguer deux temps de perceptions, celui de l’entour qui entre en conflit avec un objet proposé et celui de l’objet formé qui rejette dans l’ombre et le silence cet entour qui lui a pourtant fourni de quoi se constituer. Ne peut-on pas conclure de là qu’il existe une perception, soubassement de la perception proprement dite, celle que nous nommons objective? Il y aurait une perception qui précéderait la perception. Cette pré-perception, pour plus de commodité et pour en faire une entité positive, je la nommerai perceptude, empruntant ce néologisme à mon ami Lamande. L’on peut faire l’expérience inverse. Non plus passer de la perception vague à la perception claire et distincte, mais passer de la perception bien connue à la perception soupçonnée ou ignorée. Nous allons déjà accéder par ce biais à un aspect non négligeable de la thérapie.

Par exemple: j’ai identifié quelqu’un que je connais depuis longtemps, un de mes proches. Je fais cependant l’hypothèse que je ne le connais pas. Je me laisse aller à l’entendre, à le voir, à le sentir, en faisant comme si je ne l’avais jamais rencontré. Je me garde même d’en penser quelque chose ou d’en dire quelque chose. C’est alors une autre relation qui s’instaure entre lui et moi. Ce genre de détour, d’une connaissance claire et soi-disant sans problème, à une autre qui se présente d’abord incertaine peut être proposée lorsqu’un patient a des problèmes relationnels avec son entourage.

Par exemple: un père s’inquiète de la violence qui l’habite à l’égard de ses enfants. Je lui demande de retrouver maintenant l’image de l’un d’eux, de la fixer comme si cet enfant était physiquement présent et de prendre son temps pour le découvrir, comme s’il ne l’avait jamais rencontré et qu’il s’attendait à saisir qui était en face de lui pour la première fois. L’image qui apparaît alors se révèle d’une richesse et d’une complexité inattendue. Tout ce que les relations antérieures ont pu accumuler de sensations et d’impressions inutilisées jusque-là se trouvent mises alors à disposition. Il croyait, cet homme, connaître son fils ou sa fille, il était en réalité victime dans sa perception de quelques idées toutes faites, de quelques clichés qui lui semblaient définir suffisamment celui ou celle qu’il rencontrait tous les jours. Une autre image, une autre réalité, abondant de déterminations insoupçonnées était là, sous-jacente. C’est de ce lieu caché qu’avaient été puisés seulement quelques traits et ces traits s’étaient figés dans leur étroitesse pour fixer le dessin d’une relation misérable. Au contraire, l’appel à la prolixité de l’entour avait rajeuni, rafraîchi, inspiré le rapport de ce père à ses enfants. Dans les jours et les semaines qui suivirent, les problèmes relationnels insistants s’étaient évanouis. Il suffit parfois d’une seule séance pour opérer une modification durable.

Il y a donc bien dans cette brève expérience la mise au jour d’un double registre de perceptions, celui que l’on connaît assez pour le pratiquer quotidiennement, et celui que l’on éveille avec une attention soutenue et sans préalables, ou encore celui d’une figure dont nous savons le dessin et celui d’un fond qui fait trembler cette figure et qui l’oblige à un nouveau tracé.

Cette double manière de percevoir, il est possible de la décliner de bien des façons. Par exemple: on me parle d’un tableau dont le noir est la seule couleur. Impossible de trouver le nom du peintre, son auteur. J’essaye des bouts de mots, rien ne vient, j’utilise la forme consacrée, ça va me revenir, c’est une expérience très courante, mais qu’est-ce que je fais pour que cela arrive? Je m’efforce de ne plus y penser et d’attendre. Mais que signifie ne plus y penser et attendre? Cela veut dire jeter dans l’oubli la préoccupation de trouver, renoncer à l’intention, les reconduire au vague et à l’indétermination de n’importe quelle pensée, de n’importe quel mot, de toutes les pensées possibles et de tous les mots possibles, mettre ce nom introuvable dans le flux du langage et ne plus pouvoir le distinguer. Il va surgir de cet entour, comme si au lieu de parcourir l’une après l’autre les pages du dictionnaire et de toutes les entrées de noms propres, on laissait libre cours à l’envie de circuler dans ce répertoire avec l’instinct du chercheur qui finit par trouver parce qu’il ne cherche plus. Là où l’on trouve sans chercher, parce que tout possible y circule, on peut l’appeler mémoire, mais il serait préférable de définir ce lieu selon ses deux faces, négative par une absence de préoccupation et par un vide de pensée, positive par une mobilité généralisée de tous les éléments. Non pas oubli au sens de perte du souvenir, ce que nous éprouvons lorsque nous cherchons un mot ou un nom, mais région que de l’extérieur nous allons définir comme indétermination alors qu’elle est, en elle-même, le lieu des possibles. Si nous nous bornons à caractériser de façon négative, ce que nous faisons constamment, en appelant préverbal, prélogique, antéprédicatif le mode de l’entour, donc si nous nous contentons de le caractériser de façon négative, c’est alors toujours quelque chose de pré qui est important, c’est le verbal, c’est le logique, c’est le jugement qui est important, c’est que nous opérons ainsi à partir de l’autre mode, celui qui nous est familier. Pour la perception objectivante en effet, la perceptude n’est qu’un fouillis désespérant et nous ne nous y arrêtons pas.

Il y a bien d’autres manières de se représenter la distinction des deux régimes de perception. Par exemple, si je parle en public, l’auditoire ou moi-même peuvent avoir l’attention attirée soit par la compréhension des mots et des phrases qui sont prononcés, soit par l’atmosphère qui se dégage de la pièce ou de la salle où a lieu cette conférence. Alors que le texte entendu apparaît avec précision, si du moins on a de bonnes oreilles, l’atmosphère est difficile à saisir en mots, sans doute parce qu’elle dépend de l’appréciation de chaque auditeur, mais surtout parce qu’elle ne peut se traiter comme un objet et qu’elle n’est pas soutenue par une matière qui résiste et à laquelle on puisse se confronter. Quand on parle par exemple de climat favorable, dans lequel se sont déroulés des entretiens diplomatiques, on dit très peu sur quoi on puisse disserter. Et pourtant ce climat, comme l’atmosphère mentionnée à l’instant, ont un impact déterminant sur les relations présentes et futures des protagonistes. Cette atmosphère ou ce climat jouent ainsi par rapport aux paroles explicitées le même rôle que l’entour mentionné plus haut. C’est bien le climat qui donne à la rencontre son orientation déterminante, car elle ne porte pas d’abord sur le contenu des échanges, mais sur le contenant qui est gros d’une promesse ou d’une déception. L’existence de ces deux régimes, nous la connaissons déjà à travers la distinction entre le texte et le contexte. Il n’y a pas de compréhension d’un texte sans référence au contexte. Mais encore faut-il souligner, pour que cette distinction ait ici une pertinence, que le contexte d’une phrase ou d’un discours n’est pas uniquement de l’ordre du langage. Comme l’a souligné Wittgenstein, une proposition ne peut être considérée comme certaine qu’à travers le soutien d’une culture, c’est-à-dire grâce à d’innombrables certitudes partagées qui n’ont pas à être formulées et qui souvent même ne peuvent être formulées. ”Une culture”, écrit-il un peu plus loin, ”étant elle-même fondée sur un rapport à l’espèce” (dans De la certitude, le dernier texte de Wittgenstein). Le contexte, ainsi entendu, suppose un autre mode de perception que celui qui préside à la compréhension d’un mot ou d’une formule. Il relève d’un autre savoir. Nous participons à une culture ou à l’humanité sans avoir besoin de le savoir ou en le sachant sans que cela se fasse à travers l’objectivation d’un savoir. Si l’on y prête attention, l’existence de ces deux régimes jalonne l’histoire de la pensée occidentale. Le phénomène y prend les formes les plus variées, mais il est toujours reconnaissable. Impossible ici d’en faire longuement état, mais quelques rappels suffiront. Lorsque Socrate dans l’Ion, parle de l’inspiration poétique, il la définit négativement comme la perte de la tête et du bon sens et positivement comme la production d’un champ magnétique qui relie entre eux les auditeurs du poème. Cela a de nombreux rapports avec la transe qui, par la focalisation de l’attention, abolit un moment le souci de penser et fait participer à un mouvement généralisé où il n’y a plus de centre. Plus proche de nous que la Grèce de Platon, Hegel montre, dans son Encyclopédie philosophique, que le magnétisme réinventé par Mesmer suppose que l’âme sentante se soit affranchie de la conscience, qu’elle soit soustraite aux impératifs de l’espace et du temps afin que, entrée dans la circulation générale de la vie, elle puisse guérir des symptômes, car ces derniers ne subsistent que par leur isolation. Ou encore, c’est William James, à la recherche d’une expérience pure, celle du flux de vie en deçà de la coupure entre sujet et objet, seule capable de donner sens et force aux distinctions fatiguées instaurées par l’intellect. Enfin Husserl s’est attardé à décrire de façon positive ce qu’il nomme l’antéprédicatif. ”Si l’on fait le préalable et la condition du jugement, c’est pour lui accorder des traits spécifiques. Avant que l’activité du je se soit manifestée, il existe un champ qui n’est pas un pur chaos, mais qui est le flux de l’expérience sensible du monde. Nous pouvons aller, dit-il, jusqu’à faire de cette couche aperceptive inférieure elle-même un objet”. On pourrait aussi évoquer Levinas parlant de Lévy-Bruhl comme lieu géométrique de maints aspects de la philosophie moderne. Le mieux est de se contenter ici de suggérer que ce mode d’appréhension du monde, sous-jacent à notre perception ordinaire, n’est pas une étrangeté dans notre culture, mais qu’il la hante et que certains parmi les plus grands lui ont donné un statut.

Supposons donc que soit admis qu’il y a bien deux régimes ou deux registres de perceptions. La question qui se pose désormais, et qui sera décisive pour la thérapie, est de savoir si ces deux registres sont inséparables, si l’un pourrait ou ne pourrait pas aller sans l’autre ou encore, si l’on peut faire l’expérience de l’un et en même temps interrompre l’expérience de l’autre. Ceci est décisif à mon avis pour la thérapie par l’hypnose. Il semble au premier regard que la réponse est négative. Ces deux régimes de perception sont conjoints: il n’y a pas de perception sans perceptude, pas de rappel à la mémoire sans mémoire, pas de rapport de parole sans milieu relationnel, pas de texte sans contexte. Mais cette évidence peut être ébranlée, comme le suggère le bref survol de la pensée de quelques philosophes et avec plus de clarté, la pratique de la transe. La perceptude peut être expérimentée à part de la perception, ou une atmosphère sans recours à la parole, ou encore un contexte sans le texte.

Est-ce qu’il peut y avoir une expérience qui ne s’appuie pas, qui met entre parenthèses, en suspens le texte ou la perception proprement dite? Nous en avons un exemple singulier sous nos yeux en permanence par la présence des infantes, de ceux qui ne parlent pas encore. Or le défaut de langage qui est dans les premiers temps de leur vie, l’impossibilité d’une perception objectivante, ne les empêche pas de sentir, de se faire comprendre et de comprendre, d’imposer ou de tenter d’imposer leur désir. Ils n’ont pas accès à ce que nous nommons le cognitif, mais ils n’en sont pas moins des êtres humains, même si ce n’est pas encore à part entière. Si nous évitons de nous attarder à leur particularité d’être humain qui est d’être sans usage de concepts, nous pouvons toujours estimer que cet état antérieur au langage est une infirmité dont la plupart guérissent et qu’il n’y a donc pas lieu de s’interroger sur sa nature. Mais on pourrait au contraire être enclin à penser que ce qui est recouvert par l’accès au langage puisse à nouveau être donné au grand jour, c’est-à-dire que l’être humain puisse se défaire pour un temps du régime du cognitif et de tout ce qu’il implique et se laisser vivre selon le mode de perception que l’on dit second, alors qu’il est premier temporellement dans l’enfance et qu’il reste premier tout au long de la vie comme présupposé de celui que nous disons premier. Il semble en tout cas que la perception dite objective, c’est-à-dire celle d’un objet constitué par un sujet qui s’en distingue, ne saurait nous dispenser de nous préoccuper de la perception silencieuse. Reposons encore la question sous une forme plus restreinte. A supposer que nous ayons établi la distinction entre deux régimes de perception, entre l’objective et celle que certains neurologues appellent allégorique parce qu’elle précède l’autre dans son indétermination et en même temps dans ses possibilités, ou entre la forme et le fond, entre l’explicite et l’atmosphère, entre le verbal et le préverbal, est-ce que l’on peut maintenir expérimentalement cette distinction? – cette question nous hante depuis des années – aller même jusqu’à faire comme si n’existait plus pour un moment la perception claire et distincte des personnes et des choses et que nous soyons plongés dans son préalable, est-ce que c’est pensable? A cette question, par définition il ne peut être donné une réponse rationnelle, car la raison ne peut pas se départir du principe de non contradiction. Une chose ne peut pas être à la fois ceci et son contraire. Or il en est pourtant bien ainsi dans l’expérience du fond, de l’atmosphère, de la possibilité, c’est-à-dire de ce que Lévy-Bruhl a proposé d’appeler la participation. Pour la mentalité dite primitive, pour la perceptude, il n’y a aucune objection à ce que je sois ici et ailleurs en même temps, à ce que je sois maintenant et encore hier. La réalité objective suppose un ou plusieurs choix, mais il n’en est pas ainsi du champ des possibles – c’est un mot d’ailleurs qui revient chez Husserl, le lien entre les possibles et l’indétermination – le possible est inséparable de l’indétermination. Et l’indéterminé, par définition, ne peut pas tomber sous le chef de la contradiction. Pas de réponse rationnelle à la question veut donc dire que la question n’a pas à se poser et qu’il faut cesser de vouloir soumettre ce champ de la perceptude aux impératifs de la rationalité. C’est pourquoi d’ailleurs la visée de la transe est de soustraire l’expérience à la compréhension. Donc, à la question: est-ce que cette expérience est possible?, on ne pourra répondre que par l’expérience et qu’en faisant l’expérience de la non compréhension. Il n’y aura jamais d’explication pertinente pour la préparer et si on voulait l’expliquer, l’expérience ne pourrait être par là que différée. On est au rouet (?), mais au moins on peut montrer rationnellement que la question de la rationalité n’a plus à se poser dans ce champ. Il sera donc impossible, en un certain sens, de rendre compte de cette expérience. On rend compte d’une expérience en établissant un lien entre tel fait, ou telle série de faits, et d’autres qui lui font suite. Or on ne peut procéder ainsi pour expliquer et justifier les effets d’une transe hypnotique. Entre l’exposé des conditions variées qui peuvent favoriser l’apparition d’une transe et les changements qui semblent être opérés par ce passage dans la transe, il y a solution de continuité. Et tous les jours il m’arrive de penser, après quelques séances d’hypnose, en voyant les effets, ce n’est pas vraisemblable et pourtant c’est.

Par exemple: un homme d’une quarantaine d’années est venu consulter pour des attaques de panique dont il souffrait en particulier lors de l’utilisation de différents types de transports. Il est revenu quinze jours après. Les symptômes avaient disparu. Cela fait déjà plusieurs mois, je lui avais dit qu’il téléphone si quelque chose réapparaissait, il n’a pas téléphoné. Il pouvait prendre sa voiture sans crainte, il n’avait plus d’appréhension des futurs voyages en avion.

Mais voici ce qui est plus intéressant que la mention d’un résultat. Il m’a expliqué longuement, durant une seconde séance, qu’il ne savait pas ce qui s’était passé, qu’il avait fait des efforts pour se souvenir de ce qu’il aurait dû se dire ou faire, en vain. Puis il a cru bon de souligner qu’il ne savait même pas si le changement était dû à la séance. Il lui suffisait de constater que certaines choses avaient changé pour lui.

Voilà bien, à mes yeux, qui est capital et qui laisse entendre quelque chose de l’originalité de cette expérience: ne pas pouvoir en toute rigueur et honnêteté attribuer à la séance un effet quelconque, reconnaître qu’il y a une concomitance, mais ne pas pouvoir franchir un pas de plus. Cela situe bien l’expérience en question hors du champ de la connaissance. Il est vrai que Jung disait des choses à peu près semblables. On objectera que le rapport cause/effet est depuis longtemps considéré comme problématique. Il n’en reste pas moins un présupposé indispensable à la poursuite de nos vies quotidiennes, et sans doute à bien des aspects de la technique. Or ici on ne peut plus y avoir recours. Même si je ne doute pas que la transe ait été l’occasion d’une modification, je ne peux pas et je ne dois pas attribuer à la transe cette modification, c’est le message que m’a transmis cet homme qui n’a rien à voir d’aucune façon avec le monde de la psy ou de la philosophie.

Pourquoi cet homme ne peut-il affirmer que la séance a changé quelque chose d’important dans sa vie? Pourquoi cela semble-t-il dangereux pour lui de l’affirmer? Pourquoi aurait-il l’impression de menacer l’éventuel résultat? Car c’est bien quelque chose de cela qu’il m’a fait entendre. La première réponse, c’est que cela lui est arrivé sans qu’il en connaisse les tenants et aboutissants, sans qu’il puisse saisir une continuité entre le fait qu’il se soit assis là pendant trois quarts d’heure et la disparition de ses paniques. Il soupçonne qu’il est précieux pour lui qu’il n’ait rien compris, que ce qui s’est passé est à l’abri sous l’auvent du non comprendre. Il me dit cela à moi et il insiste en répétant plusieurs fois son propos pour que surtout pas je ne m’attribue le bon effet qu’il a ressenti. La succession cause, effet, universellement admise, est impuissante à rendre compte de la transformation constatée. Si cette succession était constatée, elle supposerait qu’elle est reproductible, que le thérapeute peut la reproduire. Or la transformation de cet homme a eu lieu, je m’excuse, parce qu’il n’en connaît pas les raisons et parce que le thérapeute est incapable de prévoir l’issue de la séance. Si la thérapie est efficace, ce ne peut être que par la distance infinie entre ce que font patients et thérapeutes et ce qui s’effectue. L’un et l’autre peuvent poser les conditions de l’expérience, mais ils sont sans pouvoir sur son effectuation. C’est parce que le pouvoir de l’un et l’autre est mis entre parenthèses que l’expérience peut avoir lieu, c’est parce que l’un et l’autre ont mis en suspens le souci de comprendre que quelque chose s’est effectué.

Est-ce la porte ouverte à l’obscurantisme? Tout cela est étonnant ou scandaleux si on reste confiné dans le registre de la perception ”figure” ou ”texte”, celle qui croit savoir d’où viennent les choses et où elles vont. Mais il n’y a là rien d’étonnant ou de scandaleux si l’on considère le processus du point de vue de la perception ”fond” ou de la perception ”contexte”. Que ni le patient ni le thérapeute ne puissent s’attribuer le résultat, un résultat qui maintes fois n’est pas vraisemblable vu sa rapidité et son ampleur, ce n’est pas seulement bon pour la modestie de l’un ou de l’autre, car on n’est plus du tout ici sur le terrain de la morale ou des bonnes manières, c’est tout simplement juste et conforme aux présupposés du phénomène. (C’est ici qu’on retrouve une certaine rationalité). Car l’un et l’autre ne participent à l’événement que s’ils ont perdu leur moi, que s’ils ne sont plus centre et que seulement quelque chose leur est arrivé dont ils peuvent sans doute être témoin, mais qu’ils peuvent seulement constater. S’ils pouvaient intervenir dans le déroulement du phénomène, s’ils pouvaient l’infléchir à leur guise, ils en arrêteraient le cours. De même, ils ne peuvent pas le comprendre puisqu’une telle expérience n’est intelligible que par l’affirmation et la description du mode de perception préalable à la perception qui constitue les objets.

Mais s’il y a une expérience pure, par exemple comme le dit William James, c’est très curieux parce que ces textes de William James sur l’expérience pure, c’est des textes qui souvent sont inintelligibles pour certains philosophes. J’en parlais avec un bon heideggérien qui me disait qu’il avait essayé de lire ce texte, mais il disait, je ne comprends pas ce qu’il raconte. Eh bien oui, quand on n’a pas fait l’expérience, on n’y comprend rien du tout. Donc, s’il y a une expérience pure, s’il y a, comme dit Husserl, un flux de l’expérience du monde, et là encore tous ces passages sur l’antéprédicatif, les philosophes qui lisent Heidegger ne veulent pas en entendre parler. Ou encore, s’il y a un sentir de l’âme, ça c’est Hegel, là encore le texte sur le magnétisme animal, les philosophes l’ignorent. S’il y a, comme le dit Wittgenstein, un flux de la vie, alors on peut comprendre qu’un changement puisse s’opérer sans passer par la compréhension ou le vouloir ou mieux, parce qu’on ne passe pas par la compréhension et le vouloir, simplement on entre dans le flux où il n’y a plus quelque chose ou quelqu’un qui suscite autre chose ou un autre. Il n’y a plus qu’une pièce d’un partage qui ne cesse de circuler, de s’altérer et d’être altéré par le proche ou le lointain et on assiste à une recomposition de l’ensemble de l’individu dans tous les attendus de ses relations.

Mais alors que faut-il faire? Rien, précisément. Si je faisais quelque chose, si je voulais faire quelque chose, si j’avais l’intention de faire quelque chose, je me retrouverais à distance de ce qui se fait, je ne participerais plus comme l’un quelconque à la circulation généralisée qui ne donne de privilège à aucune place, parce qu’elles sont toutes substituables et interchangeables. Mais par ailleurs si je ne fais pas quelque chose, rien ne se passera et je demeurerai à l’extérieur du mouvement dont j’ai besoin pour renouveler ou augmenter mon goût et ma possibilité de vivre.

Pour ne pas faire tout en faisant, il n’y a qu’une solution, c’est de laisser faire et de laisser se faire. Je cite Hegel dans son Encyclopédie des sciences philosophiques, justement à propos du magnétisme animal: ”Il faut que l’homme, avec son esprit, son cœur, son âme, bref, dans sa totalité se rapporte à la chose, se tienne au milieu d’elle et la laisse faire”. C’est une phrase merveilleuse. Mais qu’est-ce que laisser faire ou laisser se faire? Il ne peut s’agir d’une simple passivité sinon je ne serais pas présent, ce ne serait pas quelque chose qui m’arriverait. Je serais purement et simplement une chose inerte. Alors il faut se demander: qu’est-ce qu’on laisse se faire, très précisément dans le cadre d’une thérapie? On laisse se faire la situation, on laisse se faire, dirait Wittgenstein, les circonstances, ce sont elles qui donnent sens. L’hypothèse est que l’on va mal parce que l’on n’est pas dans sa propre existence, que l’on s’est isolé et que l’on a isolé quelques pensées, quelques affections, quelques rapports. Ils ne sont plus dans le flux de la vie, ils en sont sortis et ils se sont étiolés. Il s’agit donc de les faire descendre à nouveau dans ce flux. Mais cela ne peut pas se faire par l’intention ou par la volonté, cela ne peut se faire que tout seul. Et souvent je dis au patient: ou ça se fait tout seul, ou ça ne peut pas se faire. Cela ne peut se faire que tout seul puisque ce n’est pas l’individu que je suis qui a l’initiative de ce flot et de l’entrée dans ce flot. Il était là avant nous, dans tous les sens du mot, et donc toujours avant. Nous sommes donc condamnés à attendre que la situation, son temps, son espace, son mouvement, les circonstances viennent nous emporter. Mais comment nous y préparer? Car c’est tout ce que nous pouvons faire. C’est ici que s’introduit l’attente, mais de quelle attente s’agit-il? Une attente sans impatience, une attente qui ne se fatiguera pas et qui s’obstinera, qui saura faire face et attendra que cela lui soit donné. Peut-être n’est-ce pas ne plus penser, comme s’il fallait arrêter quelque chose, mais il s’agit que la pensée s’égale à la présence corporelle, une réduction à l’instant sensoriel, on est trouvé. La situation à laquelle il s’agit de répondre engendre la position qui convient et la posture qui en découle. Ce que l’on attend s’effectue alors.

Je vous remercie.

Conférence à l’Ecole Belge de Psychanalyse le 12 janvier 2007.

Publiée dans Communications/Mededelingen n°45, 2007/2, pp. 20-24.

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