Le psychodrame psychanalytique.

A côté des entretiens et du travail individuel classique en face à face ou sur le divan, basé principalement sur la parole, le psychodrame analytique est un dispositif à visée thérapeutique qui utilise le groupe, la parole et le jeu pour mettre en situation les problématiques et situations amenées par les participants.

Le terme de « psychodrame », amené au début du 20e siècle par J.L. Moreno fait référence au drama grec, au théâtre. Devant l’intérêt croissant pour ce type d’approche, des psychanalystes ont alors développé des dispositifs de psychodrame fidèles aux concepts fondamentaux de la psychanalyse (l’inconscient, le transfert, la pulsion, la répétition, l’identification, la projection etc.), permettant un réel travail psychanalytique en référence à la théorie et la méthode analytique ; c’est le dispositif, le cadre, le mode d’accès au processus psychiques qui était repensé et qui – même si le psychodrame est une ressource qui s’adresse à tous – ouvrait de nombreuses possibilités aux patients pour qui l’accès au dispositif classique restait difficile en raison de leur organisation psychique.

Le psychodrame analytique élargit donc l’accès à un travail thérapeutique à toute une clinique très actuelle où les processus de subjectivation et de différenciation ont été entravés ou débordés, avec une pauvreté de la symbolisation et de la représentation fantasmatique, clinique de la déliaison et du clivage. Ces clivages, bien qu’ayant une fonction essentielle de survie psychique face à des contextes douloureux, traumatiques ou confusionnants, laissent souvent ces patients aux prises avec un sentiment de vide, d’absence à soi ou encore de confusion, de prise dans quelque chose qui leur échappe, identifiés parfois aussi à un masque ou à des fonctions sociales avec le sentiment de n’avoir rien à dire. Ce sont aussi des troubles psychosomatiques, inhibitions et angoisses, ou encore des répétitions invalidantes de situations ou comportements destructeurs.

Que ce soit du côté de l’absence ou du débordement, de nombreuses difficultés relationnelles, affectives, professionnelles, identitaires, narcissiques, sociales ou traumatiques peuvent être travaillées grâce au psychodrame. Il a aussi tout son intérêt en complément ou en relance d’un travail individuel en cours, car au-delà de sa spécificité pour certaines organisations psychiques, l’expérience montre qu’il reste fécond et complémentaire à la cure classique pour toute personne désireuse de travailler ses difficultés au sein d’un groupe et de manière dynamique. Il s’adresse tant aux adultes, qu’aux adolescents, enfants ou couples et constitue un outil précieux de supervision d’équipe. Parfois proposé autour de thématiques spécifiques, il peut s’organiser de manière ponctuelle ou régulière, en privé ou en institution. L’utilisation des principes du psychodrame peut également être une ressource médiatrice et de relance du travail associatif dans un entretien classique face à face.

Le psychodrame déplie ainsi de nouvelles conditions de possibilité pour le travail thérapeutique, lançant ou relançant le travail associatif par le jeu symbolisant. La constellation transférentielle plurielle allège par ailleurs le verrouillage que pourrait induire un transfert massif aliénant pour certains patients en situation d’entretien classique.

Lieu d’expérience, d’exploration, d’improvisation, de lien à soi et à l’autre, la surprise est souvent à l’œuvre pour dénouer, déjouer les nœuds et produire du sens dans un processus dynamique de mise en mouvement et de référence au corps, ouvrant sur les processus psychiques primaires difficilement accessibles autrement. On est là en effet à l’interface de l’intrapsychique et de l’intersubjectif, de l’individuel et du groupe, de l’autre et de soi, des processus primaires et secondaires, du passé, du présent et de l’ici et maintenant, zone transitionnelle et féconde des processus de liaison, de subjectivation, de différenciation et de création.

La situation de groupe constitue donc une voie privilégiée d’exploration de ces processus tant intrapsychiques qu’intersubjectifs, mécanismes d’identification, de projection, d’introjection et d’accès à l’altérité dans un rapport singulier au réel, au symbolique et à l’imaginaire. Les psychodramatistes y repéreront également un matériel riche en termes d’organisateurs de la groupalité psychique, enveloppes psychiques ou fonctions phoriques.

Tout peut être joué, scénarisé : des souvenirs, des rêves, des situations particulières, images, affects ou moments de vie, remettant en circulation ce à quoi on n’avait pas ou plus accès. Le jeu, le corps mis en mouvement ouvre alors à ces zones difficilement accessibles par la parole seule, noyaux clivés, traces sensorielles, équivoques ou signifiants énigmatiques en lien à l’archaïque, non symbolisé, non traduit. L’alternance des moments de discussion et de jeu dans l’espace et le temps groupal permet progressivement de dénouer les difficultés dans les mises en scène à la fois improvisées et accompagnées, elles qui semblaient si difficiles à exprimer, à nommer, à comprendre, à dépasser.

Peu à peu et parfois dans le plus grand étonnement, le participant accède alors à des émotions nouvelles, à des mises en sens, à des parties de lui-même jusque-là inconnues lui permettant de cheminer. Il y accède aussi parfois par le truchement des jeux des autres, à son rythme, matériel inattendu qui fait écho. Ce travail de co-construction dans la stimulation réciproque et le soutien du groupe pallie aussi parfois un lien social défaillant, permettant de relativiser ou d’atténuer un sentiment de solitude.

En pratique, le groupe est encadré et animé par un ou deux psychodramatistes, garants de la sécurité du groupe et d’un cadre rassurant et fiable dans le respect de la parole et du rythme de chacun. Ils énonceront un certain nombre de règles permettant au travail thérapeutique de se déployer dans un climat de liberté et de confiance, parmi lesquelles la confidentialité, la régularité, la ponctualité, la spontanéité, la règle du « jouer, comme si », l’abstinence, la restitution. Lors d’un entretien préliminaire seront aussi évoqués le lieu, le rythme, le paiement des séances ou d’autres données particulières à chaque groupe. Ces règles donnent consistance au groupe et participent d’une enveloppe sécurisante et respectueuse de chacun.

Si chaque groupe a ses spécificités, la séance est cependant toujours rythmée par des temps de parole, d’échange et de jeu. Chacun peut jouer et solliciter les autres participants afin de jouer avec lui la situation qu’il amène. L’animateur quant à lui accompagne, encadre et propose différentes interventions en lien avec ce qui se passe dans le groupe (changement ou renversement de rôle, doublage, arrêt sur image, ponctuation, scansion, aparté, jeu en miroir, tableau, vignette, sculpture, enchainement de jeux, jeu dans le jeu, introduction d’un nouvel acteur etc.). La fin de la séance est commentée par le co-animateur-observateur, laissant entendre ou nommant quelque chose d’un fil rouge signifiant, d’un matériel latent ou d’un questionnement ouvert, qu’il s’agisse de contenus ou du processus individuels ou de groupe à l’œuvre dans la séance.

Un travail d’élaboration théorique rigoureux s’est développé au fil des ans et de l’intérêt pour cette pratique dans différentes associations analytiques, visant à en créer une métapsychologie spécifique à part entière. Une littérature abondante, rigoureuse et argumentée peut aujourd’hui être consultée, s’inspirant des différents courants de la psychanalyse, de Freud à Lacan en passant par Bion, Ferenczi, Anzieu, Kaës et bien d’autres. Selon les référents théoriques, l’accent pourra être davantage mis sur le jeu comme expression représentative et/ou davantage en continuité avec l’expérience groupale et la groupalité psychique. Parmi les travaux théoriques de plusieurs membres de l’Ecole Belge de Psychanalyse, on mentionnera l’ouvrage de Bernard Robinson: Psychodrame et psychanalyse: jeux et théâtres de l’âme – De Boeck Université, 1998

Les différents courants ont ainsi donné naissance à différents dispositifs, dont le psychodrame individuel en groupe (centré sur le travail individuel dans le groupe), le psychodrame de groupe (laissant une grande place à l’analyse des processus groupaux) ou le psychodrame individuel (avec plusieurs thérapeutes pour un seul patient).

Des dispositifs de formation se multiplient également pour les personnes désireuses de se former au psychodrame analytique au sein de groupes didactiques. La personne en formation occupera alors à tour de rôle les places d’acteur, d’animateur, co-animateur ou observateur.

L’Ecole Belge De Psychanalyse, dans le droit fil de son histoire et son ouverture à divers courants analytiques, garde une attention particulière à demeurer en mouvement et au plus près de l’évolution sociale et de la clinique. De nombreux psychanalystes de l’école se sont ainsi formés au psychodrame dans ses différents champs d’application.  Mentionnons entre autres: Anne-Sophie Alardin, Henri De Caevel, Anne-françoise Dahin, Elisabeth Croufer, Pascal Graulus, Dominique Klopfer, Emmanuelle Krings, Vincent Magos, Catherine Petit, Jean-Claude Quintart, Bernard Robinson, Martine Stassin.

Le site psychodrame.be, indépendant de toute école, reprend de nombreuses informations, textes, références utiles à celui qui s’intéresse au psychodrame, analytique ou non, en Belgique (formation, groupes, textes…). Une newsletter permet d’être tenu au courant des différentes initiatives.

L’Association Belge de Psychodrame quant à elle tente de favoriser les échanges entre les différents praticiens et courants ainsi que de maintenir une réflexion vivante autour du psychodrame. Parmi d’autres initiatives, elle organise une journée annuelle d’étude consacrée au psychodrame. (dont la prochaine aura lieu le 14 octobre 2017 )

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