Jacques Roisin – Comment j’étais psychanalyste dans un Service d’aide aux justiciables et aux victimes

(Exposé pour le 50ième anniversaire de l’École belge de psychanalyse – Mai 2015)

J’ai travaillé vingt ans dans un Service d’aide aux justiciables et aux victimes. J’y avais reçu la mission d’ouvrir la consultation pour victimes d’agression mais j’ai travaillé également avec la population justiciable composée de prévenus, de détenus et de libérés de prison. J’ai également été responsable de l’aide aux réfugiés du Kosovo pendant l’année de leur exil en Wallonie. A cette occasion mon équipe et moi avons improvisé, toujours avec l’aide d’interprètes, des modes d’intervention divers en fonction des situations qui se présentaient : groupes de rencontre entre Kosovars et Belges, échanges entre quelques familles en détresse, consultations plurielles, intégration des jeunes dans le réseau communautaire scolaire ou extrascolaire, etc. Pendant toutes ces années, j’ai reçu et aidé un grand nombre de femmes qui ont été violées ou abusées dans leur enfance. Dès mon engagement au service, j’avais proposé des groupes de parole pour victimes d’agressions sexuelles, nous en avons de suite animés ensemble, Anne-François Dahin et moi. Ce qui s’est passé est que je me suis donné à fond pendant vingt ans à chaque rencontre, individuelle ou de groupe, pour que la chose puisse se mettre au travail analytique.

Mes tout premiers patients ont ouvert mes oreilles à la longueur d’onde du trauma. La première patiente était une victime de tortures, elle m’avait été amenée par sa famille comme un paquet inerte, des bandes Velpeau lui recouvraient le visage, ne laissant que deux ouvertures à l’endroit des yeux. La jeune femme ne sortit de son silence qu’en fin de séance après que je lui eus serré chaleureusement la main : « J’aurais dû être morte ! » Je lui répondis : « J’ai déjà entendu d’autres personnes parler comme vous, c’étaient des rescapés de camps d’extermination. Mais comment dois-je entendre vos paroles ? Regrettez-vous d’avoir survécu ? Me signifiez-vous avoir vu la mort ? Je n’en sais rien mais j’aimerais que nous puissions en reparler ensemble ». Le deuxième patient était un chauffeur de taxi. Poignardé lors de son travail de nuit, il avait dû maintenir son dos contre la banquette arrière du véhicule afin de ne pas se vider de son sang. Un de ses collègues était arrivé sur les lieux après avoir été alerté par micro. Persuadé que le chauffeur agressé était en train de mourir, il lui répéta jusqu’à l’arrivée des secours : « Tiens bon, pense à ton fils, pense à Jimmy, ne pars pas, reste avec nous ». « Oui. Il savait que Jimmy, c’est mon fils : c’est ce qui me tient le plus à la vie », me disait le chauffeur de taxi agressé que je rencontrais à son domicile. Dans les consultations quotidiennes du Service d’aide aux victimes, j’allais entendre un grand nombre de personnes maltraitées, violées ou abusées dans leur enfance, m’adresser, elles aussi, un « Je suis morte », « Peut-on ressusciter ? » ou « Je ne vis pas Monsieur, je survis ! ». J’ai pensé que j’avais à laisser provisoirement ma théorie classique au vestiaire afin de les entendre, je dirais que toutes ces personnes m’ont initié aux retentissements intimes du traumatisme, à savoir que le trauma concerne la vie, la mort et la survie psychiques. Mais dans mon travail auprès de rescapés de guerres du Rwanda, d’Algérie, du Kosovo, j’allais entendre le ravage que la destruction des liens d’humanité produit dans le psychisme : que la souffrance traumatique liée à la situation psychique spécifique de l’agressé naît de la désespérance de l’Autre, de la rupture avec la communauté humaine.

Tels sont les deux axes de mon travail sur le fond traumatique des personnes. J’ai assumé ce travail en psychanalyste.

Du côté de la vie, la mort et la survie.

En analysant ensemble, avec eux, la survivance, c’est-à-dire l’organisation de défense de survie face à l’expérience d’anéantissement et à sa fascination. Alors, par exemple, la honte de la femme violée se révèle relever d’une « identification de survie » : s’identifier à ce qui peut s’introjecter de la situation terrorisante plutôt que de rester néantisée. Ainsi, s’identifier à l’image d’une pute, d’une violée, d’un tas de sperme, est mieux que de ne pas être (dans l’expérience d’anéantissement psychique). En Algérie, une psychologue qui s’occupait de victimes de terroristes m’a demandé un entretien individuel : « J’ai été moi-même violée par les terroristes. Depuis un écriteau est fixé sur mon front « Femme violée, vous pouvez vous servir » ». Des propos en tous points identiques sont entendus à la consultation en Belgique. Ne plus être que « une femme violée » est comme une nouvelle carte d’identité qui est psychiquement indispensable à ces femmes tant qu’elles demeurent en trauma, il ne faut pas la leur confisquer mais entendre avec elles la nécessité vitale de cette identification honteuse.

En analysant les élans pulsionnels de vie et de mort qui habitent les personnes. Je pars des expériences de destruction rencontrées dans leur vie et j’accueille la fascination mortifère qui gît au cœur de ces expériences, la fascination de la pulsion de mort qui cogne dans le fond du psychisme (« je voulais imploser, j’aurais voulu disparaître »). Et je reçois les élans qui poussent à mordre dans la vie au sein même de ces expériences mortifères (Eux : « Je voulais mourir ! » Moi : « Qu’est-ce qui vous a tenu à la vie ? »). Il s’agit parfois de retourner à ce qui fondamentalement lie la personne au désir d’être en vie ; dans mon livre De la survivance à la vie. Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison j’ai nommé ce point d’accroche vitale, « l’ombilic du désir de vivre ». C’est bien quand réussit la liaison d’Eros et de Thanatos que l’expérience de destruction anéantissante peut faire angoisse et non plus effroi. Je dirais que par ce travail analytique nous sommes des ambassadeurs du monde des vivants au royaume des morts.

J’illustrerai mon travail analytique dans l’axe de la rupture avec la communauté humaine par l’exemple d’une victime de tortures sexuelles survenues 27 ans avant la consultation. Cette femme avait été kidnappée, séquestrée et soumise à des sévices sexuels par trois hommes cagoulés. Elle me répétait uniquement : « Je veux mourir ! » Je l’engageai dans un travail d’expression qui prendrait plusieurs séances et concernerait ce qu’elle ressentait vis-à-vis de ses trois tortionnaires : quelles sont ses éventuelles envies de vengeance ? Car je prends la chose par le bout mobilisable, différent pour chacun. Le bureau se transforma en salle de torture, il fut question de mises en pièces de corps masculins : torture des corps et des pénis, émasculation, hachage des pénis, le mien également. Il s’agit avec les victimes d’agression de permettre l’expression des envies barbares qui au fond de l’inconscient dévorent l’énergie de la victime. L’expression jusqu’à ses extrémités pulsionnelles inconscientes, sans complaisance partagée, permet très souvent un effet cathartique rapide. Mais il ne sera profondément intéressant et durable que s’il est suivi d’un travail analytique concernant les composantes ambivalentes du lien des personnes au pacte social : dans quelles références subjectives aux lois de la communauté humaine sont-elles prêtes à accomplir ou à refuser la vengeance : « Vous la feriez cette vengeance, et pourquoi « non ! » » ?  Ainsi peut s’effectuer une reliance véritable à la loi d’humanité, à ce que Freud a admirablement nommé une « aptitude à la vie civilisée ». Je conclurais que par ce type de travail analytique nous sommes des ambassadeurs de l’humanité auprès des déshumanisés.

Pour parler brièvement du travail avec les justiciables auteurs de délits, je ferai référence à une situation. J’ai accompagné un libéré provisoire qui a été sommé de retourner en prison, il avait la haine et l’horreur du système carcéral : sur les trente années qui se sont passées depuis sa majorité, il en avait passées vingt-huit en détention. La décision est tombée soudainement, j’ai déplacé mes rendez-vous de la journée pour être à ses côtés. Un autre de mes analysants a appris la raison du déplacement de son propre rendez-vous chez moi par la retransmission télévisée inattendue de notre arrivée à la prison. Il m’a téléphoné et demandé : « Vous m’expliquerez, Monsieur, comment il se fait qu’un analyste doive conduire son analysant en prison ». C’était une question de dignité, au sens analytique ! Alors qu’il était encore emprisonné, le détenu avait fait appel à moi concernant son vécu de tortures subies à répétition en prison. Je l’avais écouté longuement puis proposé de dépasser le projet de traiter son vécu traumatique pour un travail qui vise la destinée asociale dans laquelle s’était enfermée sa vie depuis sa prime adolescence. Le projet proposé était limite (il fallait oser !) car tout qui fréquente de l’intérieur le milieu pénitentiaire connaissait le parcours de cet homme qui avait lutté avec combativité contre les dérapages abusifs du système carcéral, et la répression violente contre sa personne qui s’en était suivie. Après réflexion, il m’avait répondu « ça m’intéresse », et nous nous sommes engagés ensemble dans l’objectif de tenter un changement de destin qui impliquait de mettre au travail analytique son vécu pulsionnel chaotique. C’était pour lui permettre de continuer à choisir ce cap de travail analytique que j’avais à être à ses côtés dans un moment où il chavirait psychiquement et où tout aurait pu basculer.

A ce moment de mon intervention, je voudrais réagir à des choses entendues aujourd’hui pour dire ceci. A Vincent Magos : que pour penser le passage des pulsions à la culture, la distinction freudienne entre le renoncement pulsionnel et la sublimation reste pertinente, car le processus civilisateur et celui de l’acquisition culturelle sont d’essence différente. A Anne-Françoise Dahin : que je préfère parler de déshumanisation et non d’inhumanité car la barbarie est propre à l’être humain.

Pour conclure

La difficulté avancée par beaucoup de cliniciens dans le travail avec des personnes en trauma me semble relever d’une sidération devant l’horreur de l’anéantissement psychique. A propos des contre-tranferts, je voudrais faire remarquer qu’il m’a semblé utile de distinguer des contre-transferts-résistances, les contre-tranferts-ressources comme outils précieux dans le travail (on peut se reporter à ce sujet au chapitre 3 de mon livre1). Il est vrai que nous avons à travailler au bord du trou noir, je veux signifier que le trauma est comme le trou noir de la physique moderne. Dès qu’un objet, fut-il un rayon lumineux, est avalé par le trou noir, il sort du champ de la conceptualisation possible des événements, il dépasse une limite que la physique nomme l’horizon des événements (conceptualisables). De même au cœur du trauma a été vécue une expérience sans représentation et sans affect : une expérience d’anéantissement psychique suite à une rencontre effractante du néant d’un objet vital et non de perte d’objet, car ne nous méprenons pas : les traumatisés ne sont pas des endeuillés ! Heureusement la plupart de personnes n’étaient pas entièrement dans cette expérience néantisante : seules celles qui y sont mortes l’étaient, elles ne sont plus là pour témoigner du trauma radical. Mais il faut réaliser que les mots et l’affect d’effroi ont eu lieu en deçà de l’horizon de l’événement : les personnes traumatisées sont en même temps anéanties et vivantes ! De la même façon notre travail s’effectue au bord du gouffre, du trou noir s’il veut être pertinent… La physique moderne aime imaginer un cosmonaute s’approchant de l’horizon des événements, son corps s’allongerait dans un étirement infini juste avant de dépasser la frontière du trou noir et de disparaître, c’est l’effet spaghetti nommé « spaghettification ». L’image vaut comme métaphore de la proximité éprouvée avec le néant psychique : ainsi les témoignages des traumatisés qui rapportent avoir vécu l’événement dans un espace et un temps qui s’étirent à l’infini, ainsi la déstabilisation inquiétante proche d’une déréalisation ressentie par les professionnels qui osent accompagner leurs patients jusqu’au bord…

Le courage est dans la mise au travail analytique : entendre l’engluement dans le choc traumatique (engluement intime illustré par les postures catatoniques des combattants traumatisés de la première guerre mondiale) et entendre le travail de survivance, interpeller le positionnement du sujet dans son fond pulsionnel archaïque de vie et de mort, plutôt que de se rassurer de sa propre absence de mobilisations, par des énoncés censés justifier le recul devant le gouffre : « le réel est inabordable ! », « les faits monstrueux rapportés sont-ils authentiques ? » alors que nous n’avons pas à nous intéresser aux faits mais au vécu traumatique, pourquoi vouloir occuper une position d’expert…

Comment conceptualiser ce travail analytique ? Il ne s’agit pas de « psychanalyse appliquée » : quelle aberration que de placer des patients ou analysants dans une position où le discours que l’on tient ne serait pas issu de leurs propres paroles mais d’un savoir qui leur est extérieur (la cure classique), comme on ne peut que le faire lorsqu’on étudie un auteur ou un artiste à partir de ses productions et non de sa parole – à nous adressée – en cours de séances. Mon livre De la survivance à la vie. Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison témoigne de ce qu’une clinique hors cadre classique peut elle-même enrichir des pans obscurs du savoir psychanalytique sur l’inconscient. Prenons par exemple le concept d’« aphanisis », par lequel Lacan souligne le mouvement de « fading », évanouissement ou éclipse du sujet en tant que réel, lié à sa représentation possible dans le jeu des signifiants (« Il n’y a de surgissement du sujet au niveau du sens que de son aphanisis en l’Autre lieu, qui est celui de l’inconscient »). La clinique du trauma révèle que la supportabilité de l’anéantissement est une condition de possibilité pour que l’aphanisis soit effective car, lorsque les thèmes du discours concernent des expériences qui éveillent l’insupportabilité de l’anéantissement, la parole signifiante est absente. Et lorsque chez les personnes en proie au trauma l’expérience d’anéantissement se subjective enfin, les traces répétitives – traces sensorielles qui ne sont que des restes biographiques traumatiques élevés en remparts devant l’horreur – se transforment en signifiants. Par ailleurs, les collègues qui ont proposé une liste de psychanalystes traitant d’un autre inconscient que celui du refoulé pourraient y ajouter mon nom puisque je soutiens qu’il y a de l’inconscient réel, constitué de l’expérience psychique irreprésentable parce qu’affecté par les questions de vie et de mort en-deçà de la question du manque et de la castration symbolique, et qui, de ce fait, développe des mécanismes de défense en deçà du refoulement, comme le renversement de la passivation en omnipotence sur le cours de la réalité, les clivages et dénis de survie, les introjections et identifications de survie…

La pratique analytique qui travaille sur les pulsions de vie et de mort relève d’une « clinique analytique hors cadre classique ». Le cadre y est subverti. Avant tout par le caractère d’urgence psychique qui surgit entre les personnes et nous lorsqu’elles sont aux affres avec le trauma insupportable. Mais que ceci nous relance à interpeller le fond pulsionnel inconscient ! Alors nous pouvons dire qu’ici aussi nous travaillons sur la façon de désirer inconsciemment les choses, les choses de la vie, de la mort. Nous ne sommes pas là pour rassurer, pour soutenir, pour materner, pour déculpabiliser les personnes, du style « c’est à l’auteur à se sentir coupable, pas à vous ! », quand nous avons à dégager le sens défensif de survie au cœur de leur culpabilité traumatique ! Il s’agit également d’être là, de ne pas laisser les personnes se rigidifier dans un silence de mort : ici le silence n’est pas celui du temps nécessaire à ce que la parole vienne à la maturité d’une énonciation, nous réagissons à l’indignité humaine de leur situation, nous mobilisons les ressources de vie, les leurs et les nôtres… Et si le désespoir se présente par son comble, je propose de remplacer l’adage « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » par « Tant qu’il y a du désespoir, il y a de la vie » !

La spécificité de ce travail analytique ne se dit pas dans l’opposition classique de la psychothérapie analytique à la psychanalyse, entendue comme « mélange du cuivre à l’or pur de la psychanalyse », au sens où le cuivre est métaphore de la suggestion, de la relation de maîtrise ou de l’utilisation du transfert plutôt que l’analyse du transfert. Non ! Le travail est du côté de la psychanalyse ! Car occuper une place de psychanalyste ne se réduit pas à être défini comme celui qui fait des psychanalyses – entendu dans un cadre classique – mais aussi comme celui qui pose des interventions et des actes analytiques hors cadre classique. Autrement dit, ne confondons pas « faire une ou des psychanalyses » et « faire de la psychanalyse » ! Il s’agit de saisir ce qui peut interpeller le positionnement inconscient particulièrement issu des pulsions de vie et de mort, « au vif »,  parce que nous sommes dansune clinique « au vif du sujet ».

1 Jacques Roisin, De la survivance à la vie – Essai sur le traumatisme psychique et sa guérison, Paris, PUF, 2010, pp.161-171.

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