2018-2019: R.W. Higgins, Nous, la Mort, le soin

2018-2019: R.W. Higgins, Nous, la Mort, le soin

Conférence du vendredi 12 octobre

Nous, la Mort, le Soin – Questions pour la psychanalyse

Le Soin, le Care, se trouve au cœur de trois problématiques, de trois questionnements qui interrogent ou devraient interroger la psychanalyse : 1) la place du Soin dans notre façon de faire aujourd’hui avec la mort que Philippe Ariès avait pu déclarer être devenue Tabou (Ariès); 2) le lien entre l’émergence du Care et les massacres du siècle dernier, ce qu’ont pu connaître les victimes de la Shoah et les prisonniers du Goulag; 3) en quoi ce que le Soin renouvelle du « vivre ensemble » peut répondre au pessimisme que Freud pouvait exprimer en 1915 dans Considérations actuelles sur la Guerre et sur la Mort.

Le soin palliatif fait référence à l’analyse, et appel à des psychanalystes, mais la rencontre entre les deux disciplines donne l’impression d’être restée en partie « une rencontre manquée ». L’analyse n’a guère contribué à éclairer ce que pouvait signifier soigner, et d’intervenir sur cette scène si particulière de la mort hospitalisée, médicalisée. Côtoyer la mort «mise en science» qui trouvait son achèvement dans « l’invention du mourant » ni malade comme les autres, ni tout à fait vivant, ne l’a pas conduite à remettre en question ce qu’elle pouvait considérer comme certaines de ses évidences les plus assurées. En particulier la place du désir et son rapport au besoin, et au soin qui y répond. Winnicott notamment pourra nous y aider.

La psychanalyse n’a pas davantage apporté d’éclairage sur le sentiment qu’avaient de nombreux contemporains d’avoir « perdu la mort », pour le regretter avec la conséquence que cela pouvait avoir d’une plus grande difficulté à nous sentir appartenir à ce « Nous » que constitue l’Humanité et souhaiter qu’on lui « redonne une place », ou au contraire se féliciter – enfin vraiment modernes – de s’être éloignés de vaines et obsolètes préoccupations. Ni questionné en quoi le soin pouvait apporter une réponse – une réponse déjà-là, discrètement, de façon ni nostalgique ni frontale, à cette croyance, ne serait-ce qu’en la déplaçant, offrait déjà de quoi s’opposer à la mise en science de la mort et à ses conséquences.

D’importants travaux psychanalytiques (Nathalie Zaltzman et les auteurs qu’elle a réunis), mais qui n’ont pas eu l’écho qu’à mon sens ils méritaient, ont montré la place primordiale du besoin et du prendre soin de soi dans ce qui a permis, aux prisonniers qui ont pu échapper au massacre, aux conditions d’existence dans les camps et à l’extermination, ce qui leur a permis de survivre. Non seulement physiquement, mais se maintenir dans l’humanité. Grâce à « l’identification de survie » bien plus, parfois, qu’en s’appuyant sur leur vie d’avant, le souvenir de la satisfaction de leurs désirs, leurs identifications, les relations qui avaient compté pour eux. Cette place du besoin, souvent négligé, voire méprisé par de nombreux analystes au profit du désir, comme l’inflation après ce désastre portant sur la prééminence du désir au cours des Trente Glorieuses, donne toute son importance à l’émergence récente du mouvement du Care qui a suivi, et tout son poids à un nécessaire réexamen par l’analyse de la place du besoin comme du soin dans la construction du sujet humain.

Cette dernière question étant d’autant plus pertinente et urgente que Freud – ce n’est pas le moindre paradoxe – aurait pu répondre au pessimisme (« Nous ne sommes tous qu’une bande d’assassins ») qu’il exprime en 1915, étayer ses timides espoirs dans une véritable conversion des pulsions, un nouveau rapport à la mort et même laisser envisager une possible abolition de la guerre, avec ce qu’il avait pu lui-même écrire en 1895 dans L’Esquisse d’une psychologie scientifique – magnifiquement éclairée par Monique Schneider dans La détresse aux sources de l’éthique. Il y montrait comment seule l’intervention du Nebenmensch, l’être proche, peut répondre à la détresse (Hilflosigkeit) de l’enfant incapable de se débarrasser de son excitation. Ce qui l’en retient – il ne reprendra jamais ce qu’il avait écrit là, le répudiant en quelque sorte ; on peut même y pressentir un véritable refoulement à l’œuvre, car Freud n’en donne aucune justification, mais aussi des retours du refoulé ! – correspond précisément à ce à quoi il résiste et résistera sans cesse davantage, en y opposant « une solide croûte théorique » comme le dit Monique Schneider, et qui nous paraît aujourd’hui résonner significativement avec ce que découvrent ou redécouvrent les travaux des Care Studies ou leurs prolongements francophones, et ce que Nathalie Zaltzman et ses collaborateurs ont pu dégager des témoignages des survivants de la Shoah et des Camps comme d’ouvrages qui leur ont été consacrés.

Freud aurait pu donner à ses espoirs hésitants une base bien plus convaincante, en les appuyant à la fois sur une éthique et des fondements autrement plus incarnés, quelque chose de plus « viscéral » (« L’impuissance originelle (la détresse, l’Hilflosigkeit) de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux »),que l’appel à « Mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient, et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente (i.e. la croyance en l’immortalité) à l’égard de la mort… jusqu’à présent si soigneusement réprimée », et par le seul moyen semble-t-il de l’intellect, d’une meilleure connaissance– grâce à la « science » psychanalytique ? Quelque chose de plus viscéral, de plus premier, de plus originaire aussi qu’une éthique réactionnelle fondée sur la culpabilité, les vœux de mort éprouvés envers les personnes chères que ce à quoi Freud se confie en 1915 : « Auprès du cadavre de la personne aimée prirent naissance non seulement la doctrine de l’âme, la croyance en l’immortalité, et l’une des puissantes racines de la conscience de culpabilité chez l’homme, mais aussi les premiers commandements moraux ».

Dans une célèbre lettre au pasteur Pfister, Freud évoquait les trois tâches impossibles : « gouverner, éduquer, soigner ». C’est ce dernier terme qu’il remplacera plus tard par «psychanalyser».

à 20:30

Au Repos des Chasseurs, Av. Charle-Albert 11, 1170 Bruxelles

Accréditation demandée.

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